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Tout autour de la France à bicyclette (1)
lundi 1er juin 2026, par
15 mai - 28 juin 1995
Du rêve au projet
J’ai grandi pendant et après la guerre dans un petit bourg du Finistère, en un lieu et à une époque où les héros n’étaient pas les stars de cinéma. A l’âge de dix ans j’avais vu Blanche Neige et rien d’autre. Ni les stars de la chanson. Nous n’avions ni radio ni gramophone. Nous connaissions Tino Rossi pour en avoir entendu parler ou l’avoir entendu à l’occasion de rares fêtes foraines. Nos héros, outre mon oncle Augustin, résistant de la presque première heure et que nous trouvions très beau, c’étaient les champions cyclistes. Qu’ils nous ont fait rêver, tous ces coureurs du Tour de l’Ouest et du Tour de France ! Chaque année, le temps de la Grande Boucle était un temps béni. Nous étions en vacances et toutes nos énergies s’investissaient dans nos champions dont les noms, associés à des lieux aussi mystérieux que fascinants, l’Izoard, le Tourmalet, le vélodrome de Roubaix, la piste de Bordeaux ou le Parc des Princes, sonnaient à nos oreilles comme autant d’appels à l’aventure. Avec mes trois frères et notre grand-père, nous passions de l’accablement à la joie selon les défaillances ou les exploits de nos champions, nous rêvions d’actions d’éclat et de revanches dans les brumes d’Aspin ou la fournaise du Galibier. Que d’émotions pour nos jeunes coeurs !
Nous avions organisé entre nous un système très élaboré de concours de pronostics. Chacun, bien entendu, avait son champion. ‘Parrain’, notre grand-père, était partagé entre Bartali le Pieux et Robic le Breton. En dernier ressort, son homme c’était bien Robic, peut-être parce-qu’il était petit, pas riche et un peu fou dès qu’il sentait les premières pentes du Tourmalet. José, le frère aîné, était un inconditionnel de Coppi, le plus beau, le plus prestigieux et, pour ce frère en train de devenir un jeune homme, l’amant mystérieux de la mystérieuse dame Blanche. Yvon, mon cadet, était un supporter passionné de René Vietto, le rebelle, le communiste. J’avais, quant à moi, jeté mon dévolu sur un jeune mitron alors qu’il n’était encore qu’un trouble-fête sur toutes les routes de Bretagne : Louison Bobet. Mon petit frère Pol, fin connaisseur malgré son âge, avait adopté le même champion. Et puis, il y avait tous les autres, toujours solidement et affectueusement ancrés dans nos mémoires : François Mahé, l’équipier herculéen, Eloi Tassin, sprinter racé, la Brambille, le Grand Fusil, les frères Lazaridès, Zaaf, et tant d’autres. Bientôt nous aurions nos coureurs à nous : Yvon Marrec, 4ème d’un Grand Prix des Nations, et Joseph Thomin, mon camarade de classe que nous appelions ‘Thominette’, sprinter aux cheveux roux et vainqueur d’une étape du Tour de France...
Chaque jour pendant le Tour de France, l’un d’entre nous courait vers les cinq heures jusqu’au café du bourg ou étaient écrits sur une ardoise les résultats de l’étape. Toute la soirée nous imaginions ce que l’étape avait pu être, en attendant de savoir ce qu’elle avait été. Nous ne le saurions que le lendemain matin à la lecture de Ouest France.
Nous, qui ne disposions que d’un seul vélo à la maison, un vieux ‘clou’ avec d’énormes porte-bagages, regardions fascinés les photos des montures de nos coureurs... Je devais attendre mes 25 ans avant d’avoir un vélo à moi, et mes 45 ans avant d’avoir un vélo de course. Ce jour-là mon coeur avait 10 ans tant j’étais heureux... Entre temps j’avais pourtant eu moto, puis voiture, mais jamais aucun objet ne m’a procuré autant de joie qu’une bicyclette. Je crois que si je n’étais venu sur terre que pour faire du vélo, ma vie aurait déjà valu la peine d’être vécue. Philosophie peut-être un peu courte, mais moins sans doute qu’il n’y paraît quand on pense aux horizons insoupçonnés qu’ouvre la pratique de la bicyclette. Comment peut-on tant aimer une machine qui m’aura tant fait souffrir ?... La musique des roues dans le vent, le scintillement des rayons dans le soleil, l’élégance de son dessin, la simplicité de sa mécanique, ce démultiplicateur d’énergie qu’est le dérailleur, la fine fourche qui, tel un crayon, trace sa route dans les campagnes, le guidon têtu qui regarde toujours devant et veut aller ailleurs, tout cela, et bien d’autres merveilles encore, c’est la bicyclette.
Les années ont passé. Les frères s’en sont allés, chacun de son côté, laissant leur grand-père orphelin de ses petits enfants. Les enfants sont devenus adultes et, comme tous les adultes, ils ont remisé leurs rêves pour s’atteler aux choses sérieuses. Le Tour de France, lui, n’est pas mort et, chaque année encore, ils retrouvent, à l’approche de la Grande Boucle, les émotions de leurs quinze ans, tempérées seulement par les noms étranges et laids des marques et des sponsors, atténuées aussi par la disparition des équipes nationales et régionales qui mettaient toute l’Europe et toute la France en compétition et donnaient à chaque petit Savoyard, Breton ou Normand le sentiment d’exister sur la grande scène de la vie. Qui aujourd’hui s’identifiera à TB-GB, Ariostea ou Castorama ?... Reste heureusement le vélo et restent les coureurs, les champions et les anonymes du peloton avec leurs ambitions, leurs enthousiasmes et leurs drames. Nous avons changé d’âge et le Tour, dans le même temps, a changé de nature. Il était pour nous une tranche de vie, une échappée de rêve dans un avenir encore tout ouvert. Les héros se sont faits plus petits, plus conformes, plus convenus, plus empressés à garder sur la tête la casquette de leur marque et à mentionner leurs employeurs. Seules la nudité sauvage d’un Bernard Hinault, la fraîcheur naïve d’un Richard Virenque ou les exploits donquichottesques d’un Chiappucci rappellent encore, de loin en loin, que les héros ne sont pas tous morts et qu’une étincelle de rêve peut encore s’allumer dans le coeur des petits Bretons de la guerre au tournant de leur dernier grand virage... C’était avant les révélations sur le dopage... Tristesse.
La passion du vélo restait en fait intacte et, au fur et à mesure que passaient les années , pour résister aussi aux servitudes de la vie professionnelle, la bicyclette devenait de plus en plus symbole de liberté. A l’approche des 50 ans, le symbole redevenait réalité et, en compagnie de quelques amis également passionnés, les sorties et les raids se succédaient d’année en année : Transpyrénéennes dans les deux sens, Thonon-Nice, Gergovie, Thonon-Trieste, la Flèche Velocio... Rien de bien extraordinaire pour des cyclistes expérimentés mais, pour un tard venu, une suite de découvertes merveilleuses... La Grande Boucle gardait toutefois son aura et, un beau jour, l’idée a jailli comme une évidence : quand je serai à la retraite je ferai le tour de la France, mon Tour de France, et je le ferai seul comme une aventure, comme une retraite quasi religieuse, comme un voyage aussi vers des lieux et des visages nouveaux.
La retraite est arrivée, un petit peu plus tôt que prévu du fait de l’empressement des employeurs à se défaire de ce qu’ils appellent leur ‘trop-plein de graisse’. Une année a passé, le rêve devenu projet a mûri et j’ai réalisé soudain que mon âge ne me permettait pas d’en repousser l’exécution dans un avenir trop lointain. Les années étant désormais comptées, il fallait véritablement songer à partir. Durant l’été 1994 je décidai donc que je quitterais Toulouse le 15 mai 1995 et que j’y reviendrais, si tout allait bien, à la fin du mois de juin. Les dates étant ainsi arrêtées et annoncées, il n’était plus question de reculer. Ce tour, je le ferais dans le sens des aiguilles d’une montre pour tirer le meilleur parti des vents dominants, pour éviter aussi d’avoir le soleil levant dans les yeux au petit matin.
Avec le sentiment qu’en prenant cette décision j’avais déjà fait la moitié du chemin, je laissais venir à moi ce voyage et ne me pressais guère de le préparer. Mes amis, eux, songeaient aux choses pratiques et s’étonnaient un peu de mon apathie. Mais l’apathie n’était qu’apparente. La préparation était surtout intérieure. Viendrait le moment des préparatifs techniques. Le temps était d’abord à l’intériorisation de la décision enfin prise. Ce tour, je ne l’envisageais pas comme un exploit sportif, mais davantage comme une épreuve d’endurance physique, psychologique et même spirituelle : partir pour une petite aventure, importante à mon échelle, dans une solitude voulue à la rencontre d’autres horizons, d’autres visages, de moi-même et de l’inconnu.
Peu avant Noël, sur l’insistance de mes amis, j’achète enfin ma bicyclette de route. Il n’était pas question, en effet, que je dénature mon vélo de course en l’affublant de porte-bagages, de garde-boue, de phares. Il me fallait une randonneuse. Mais ce genre de bicyclette ne se fait plus que chez quelques spécialistes et à des prix très élevés. Je trouvais finalement mon affaire : un superbe ‘Vélo Tout Chemin’, beau, solide, bon marché, guidon plat et leviers de vitesse au guidon. Il me fallait ensuite me familiariser avec cette nouvelle monture. Surprise : elle répond très bien aux sollicitations musculaires et soutient sur route la comparaison avec les vélos de course malgré ses trois kilos supplémentaires. La position élevée et le guidon large et plat apportent un confort agréable à qui veut avant tout se promener et voir le paysage sans avoir le nez dans la roue avant.
La deuxième étape préparatoire fut l’ébauche du parcours. Mon objectif était de passer au plus près des côtes et des frontières, en laissant toutefois de côté les grands cols alpins et pyrénéens que j’ai eu ou aurai souvent l’occasion d’escalader. Mon premier parcours comptait 4500 km. Certaines étapes me paraissent un peu longues. Je voudrais tenir une moyenne de 120 km par jour. Je constate que le Bretagne me prendra beaucoup de temps à cause du découpage des côtes et aussi en raison de la densité de la population familiale. Mise à part l’étape de Lille, où m’attend une nièce de Claire, je serai laissé à moi-même entre Rennes et Grenoble.
A la fin du mois de février je réalise qu’il ne me reste pus que deux mois et demi avant le départ. J’ai encore beaucoup de choses à faire, tester, entre autres essais, ma capacité à franchir les cols avec un chargement de 20 kg et couvrir 150 km dans une journée ... Il reste aussi à choisir les porte-bagages adéquats. Mais la première urgence est de tracer un parcours précis de manière à prévenir parents et amis de mes dates de passage.
Avec mon ami François, je passe un week-end entier à établir le parcours. C’est un travail très prenant et presque fatigant qui annonce déjà ce que sera la réalité. Les cartes étalées sur la grande table de la cuisine, nous mesurons, notons les numéros de routes, choisissons les points de chute, en évitant autant que possible les voies à grande circulation. Toutefois, aussi bien faites que soient les cartes Michelin au 1/200 000, j’ai conscience que l’expérience du terrain me réservera fatalement quelques surprises. Nous discutons des avantages et des inconvénients de telle ou telle route comme si nous partions tous les deux : « Alors, on prend celle-là ou on passe par ce petit pays qui semble intéressant ? On rallonge un peu pour alléger le lendemain ?... » Je sens que cette aventure fait un peu envie à François, mais il sait que je veux partir en solitaire. Non que de le faire à deux ne m’eût pas plu, mais j’ai comme un devoir envers moi-même, envers mon rêve. Je ne veux pas m’éviter cette épreuve dont la solitude, précisément, est une composante essentielle. Une autre fois peut-être, nous monterons une grande expédition à deux, ou à plusieurs... Claire vient de temps en temps jeter un coup d’oeil sur nos parcours. Les distances lui font un peu peur, la durée du voyage aussi. Depuis 20 ans je n’aurai jamais quitté la communauté pendant un temps aussi long.
Je découvre, sur la carte, des noms que je ne connaissais pas et surtout des lieux que je n’ai jamais vus : Bouillon, Sierck Les Bains, Mon Idée, Le Touquet, Boulogne, Morteau, Sarrebourg... Mon parcours initial de 4503 km se transforme en une boucle de 5212 km et l’aventure s’allonge de près d’une semaine. Si tout va bien je serai de retour à Toulouse le 28 juin. J’imagine déjà la traversée de Toulouse et la montée vers L’Union, l’arrivée à l’Impasse du Sablet le mercredi soir 28 juin en provenance de La Tour de Carol ! Mais j’anticipe et je rêve sur mon rêve alors qu’il s’agit maintenant d’en faire un projet. Toutes ces données confiées à l’ordinateur donnent de bien jolis tableaux. De voir ainsi mon rêve parfaitement organisé accentue son aspect désormais inévitable.
Durant les sorties que je fais les jours suivants j’organise mentalement mon chargement. Dans ma sacoche arrière droite il y aura mes effets ‘civils’, dans la sacoche arrière gauche mes habits de vélo, dans la sacoche avant droite ma ‘salle de bain’ et la ‘cuisine’, dans la sacoche avant gauche mon ‘bureau et mon ‘atelier’. Dans ma petite sacoche de guidon il y aura les cartes, l’imperméable et les petits objets nécessaires pour la journée. Pendant un mois et demi ce vélo et ces sacoches seront ma maison. Je commence déjà à les habiter. Une seule inconnue, mais elle est de taille : comment vais-je me comporter avec un chargement d’une vingtaine de kilos ? Maintes fois j’ai vu des cyclotouristes peiner dans les cols de montagne tandis que je les doublais ou les croisais sur mon léger vélo, libre de tout poids autre que le mien... Cette fois, je serai de l’autre côté et c’est moi, peut-être, qui ferai pitié !
Début mars j’ai déjà parcouru 1200 km, ce qui, pour moi, est un résultat flatteur. Mon objectif est de commencer mon tour avec au moins 3000 km dans les jambes. Sorties solitaires, en club ou avec François, sur mon vélo de course ou mon VTC, je m’entraîne consciencieusement, en espérant que la souffrance d’aujourd’hui diminuera celle de demain. De temps à autre je m’imagine tout seul sur la route du côté du Touquet, avec un vent du nord et peut-être la pluie, et je me dis que c’est un peu fou. Mais je pense aussitôt à la bonne méthode, qui est aussi celle des fourmis : un coup de pédale à la fois, patiemment répété, c’est ainsi qu’on avance et qu’on arrive.
Au fur et à mesure que passent les jours et les semaines, les détails matériels prennent une importance croissante. Le problème des sacoches, par exemple. Dois-je les prendre très grandes ? Les sacoches avant, si j’en prends, je commence en effet à hésiter, doivent-elles être surbaissées ?... A l’occasion de la mort de Paul-Emile Victor, un journaliste rappelle sa technique des ‘trois tas’ : le tas des objets indispensables tous les jours, celui des objets nécessaires de temps à autre et, enfin, le tas des objets jamais utilisés et que seul un souci un peu anxieux de sécurité incite à emporter. Je commence ainsi déjà à alléger mes sacoches avant même de les avoir chargées.
Pendant la seconde moitié du mois de mars, j’ai presque oublié mon tour. Avec mes amis, en effet, je suis allé à Venise où les bateaux sont plus nombreux que les vélos. Et quand Venise vous prend, elle vous prend tout entier, ne laissant place à rien d’autre. Etant passé à San Remo le lendemain de la victoire de Jalabert dans la célèbre classique de printemps, je constatais avec plaisir que les coursiers français ne sont pas tous morts ou à la retraite.
Rentré à Toulouse, je reprends sans tarder l’entraînement. Il faut jouer avec la météo plutôt capricieuse en ce début de printemps. Tant que j’en ai la possibilité, je préfère éviter la pluie. Il sera toujours temps d’y faire face quand je ne pourrai pas la contourner. Peut-être, d’ailleurs, n’aurai-je que du beau temps ? Un ami du club m’a raconté son tour de France réalisé également en solo, mais en 28 jours, en suivant le parcours homologué de l’U.S. Métro : 5000 km en 28 jours dont plus de la moitié sous la pluie !... J’admire, mais je n’aspire pas à être un héros, encore moins une victime.
J’achète enfin mes sacoches, optant finalement pour deux grandes sacoches arrière de 40 litres chacune et une sacoche de 10 litres fixée au guidon. J’éviterai ainsi les deux sacoches surbaissées et je pourrai voir ma roue avant, ce qui me rassure. Ne transportant pas de matériel de camping, j’arriverai à caser tout le nécessaire, à la condition de devenir un expert du pliage et du rangement. Je fais les essais : 15 kg de bagages, 14 kg de vélo et 73 kg pour moi, cela fait 102 kg. Ne voulant pas dépasser le quintal, il me faut éliminer encore 2 kg en appliquant la technique P-E. Victor. Le quintal tout rond me satisferait.
A un peu plus d’un mois du grand départ, il m’arrive de m’interroger sur la raison et sur le but de mon projet. Je ne suis pas sûr de mes réponses et encore moins de leur ordre d’importance. Peut-être devrai-je attendre la fin de mon tour pour le comprendre, et pour me comprendre ? Désir de liberté, de faire un choix totalement non nécessaire ? A la seule pensée de ce tour je ressens, c’est vrai, une impression de liberté, presque une sensation de n’avoir de compte à rendre à personne, de raison à donner. Je ne me sens même pas lié, et c’est paradoxal, par le fait que le projet est maintenant connu et annoncé. Je suis très motivé et en même temps détaché. Quant au but, il est certainement très complexe. A l’intérieur du but très primaire de parcourir en vélo et seul les 5000 km qui encerclent la France, il y a un but sportif, un but quasi sensuel aussi, celui d’entendre mon corps réagir aux exigences d’un effort prolongé, un but de découvertes de régions inconnues, un but de rencontre de gens divers et inattendus, un but de rencontres familiales et amicales, un but de calme, de solitude, de prise de distance par rapport à l’environnement quotidien, la recherche d’une autre aventure tant que les jambes me portent et que ma tête me guide... Parviendrai-je à réaliser tous ces buts ? Si oui, viendront-ils combler les désirs qui me motivent et que je ne fais que deviner ?
A la différence de Louis Nucéra, auteur d’un ouvrage sur son tour de France - ‘Mes Rayons de Soleil’ -, mon projet n’est pas un pèlerinage. Sans doute, comme je l’ai dit, la place du Tour de France et de ses héros a fortement marqué ma jeunesse et contribué à faire naître ce rêve. Mais, sciemment du moins, je ne suis pas guidé par la nostalgie. Sans aucun doute mon enfance ne manquera pas de revenir à la surface quand je roulerai sur les routes du Léon, entre Brest, Ploudaniel, Lesneven, Brignogan. Nos équipées enfantines dépassaient rarement les 20 ou 30 kilomètres. Dans les ‘bonnes familles chrétiennes ‘ de la campagne il fallait rentrer de bonne heure et notre vieux vélo, surtout avec un petit frère ou une petite soeur sur le porte-bagages, n’autorisait que des moyennes fort modestes. Le vélo n’était d’ailleurs pas un jouet, mais bien un outil de travail. Il servait surtout à faire les commissions, et mon grand-père en était le jaloux propriétaire ! Il lui restera d’ailleurs fidèle jusqu’à ses 85 ans , jusqu’au jour où ils tomberont ensemble. Mon grand-père se fracturera le fémur et ce sera la fin de sa longue carrière cycliste et, déjà, l’annonce d’une autre fin. Cette pauvre bicyclette, sans dérailleur bien sûr, mais aussi sans lumière, jamais toutefois sans la fameuse plaque d’identité, cette bicyclette dont il ne cessait de réparer les chambres à air et dont il renforçait les pneus fatigués à l’aide de petites pièces de vieux pneus insérées sous le point de faiblesse, c’était son autonomie de mouvement, sa liberté. Rien qu’à la regarder il se sentait déjà seul, ma grand-mère ne pouvant le suivre pour lui prodiguer recommandations ou reproches. Je le vois encore, droit sur son ‘étalon de fer’ (‘mac’h ouarn’, en breton), les yeux rieurs et ses moustaches, que je vois toujours blondes, comme des antennes prêtes à capter le moindre souffle de vent.
Chaque semaine il s’en allait à Lesneven, à Landerneau et même à St Pol de Léon porter à mes frères et sœurs pensionnaires la douzaine de crêpes que ma grand-mère faisait pour eux le vendredi soir. Ah ! Ces vendredis soirs...Attendant toujours le dernier moment pour faire mes devoirs, je restais seul avec ma grand-mère tandis que les petits étaient déjà au lit, ma mère à Brest sous les bombardements, mon père au sana... Alors que tous ces soucis habitaient douloureusement l’esprit de ma grand-mère, j’étais, pour ma part, totalement insouciant, partageant mon regard entre mes livres d’école et le ‘billig’, la grande poêle plate et sans bords sur laquelle ma grand-mère, à genoux devant la cheminée, étalait la pâte à l’aide de son petit râteau de bois, simplement heureux d’être là, réchauffé par l’affection silencieuse de ma grand-mère et par le feu de bois de la cheminée. Venait le moment de la gâterie, cette crêpe toute chaude que ma grand-mère beurrait légèrement et pliait délicatement en quatre. Elle était pour moi ! Après tant d’années j’en garde encore le toucher dans les mains et le goût dans la bouche. Il n’y eut et il n’y aura jamais de meilleures crêpes au monde... Et voilà où me mène le vélo de mon grand-père... Avant même d’être commencé, ce tour de France prend aussi l’aspect d’un tour de vie. Mais c’est sans nostalgie, sans mélancolie. Ces vieux souvenirs, aujourd’hui encore, ne sont que bonheur, un bonheur qui m’aide à en accueillir ou à en faire d’autres.
Moins d’un mois désormais... Je m’aperçois que mon tour de la France m’occupe beaucoup l’esprit. Il ne se passe pas une journée sans que je pense à tel ou tel détail. En recalculant le kilométrage de l’étape Lesparre - La Rochelle, j’ai la mauvaise surprise de constater une erreur de 40 km ! J’avais tout simplement oublié de compter les 40 km qui séparent Lesparre du Verdon ! Je dois donc couper la presqu’île de Marennes et monter directement de Royan vers le nord. J’espère n’avoir pas trop de surprises de ce genre. Mon total s’élève maintenant à 5252 km. Combien y en aura-t-il à l’arrivée ?
Mon entraînement s’intensifie. Resté jusqu’à présent dans la zone des 80-100 km, je monte la barre à 150, puis à 200. Les connaisseurs - il ne manque jamais de gens expérimentés ni de conseilleurs dans la faune des cyclos... - me rappellent que l’important est de travailler l’endurance. Ils ont certainement raison. Point n’est besoin d’aller très vite, l’essentiel est d’arriver. Mais, commençant à me sentir bien en jambes, je suis parfois tenté d’en remettre toujours un peu plus, d’enlever une dent, de passer sur le grand plateau. A la vérité, j’ai surtout hâte de partir . Je suis comme un chien tenu en laisse et qui sent venir l’ouverture de la chasse.
Après avoir décidé de ne pas accompagner François et trois autres compères dans une réédition de la ‘Velocio’, épreuve homologuée consistant à parcourir au moins 360 km en 24 heures, je cède finalement à la tentation, résolu toutefois à abandonner s’il y avait le moindre risque de tendinite. Le Vendredi Saint, à 14 h 00, nous partons donc tous les cinq en direction de Gourdon. L’après-midi nous roulons à vive allure malgré un vent du nord très soutenu. Nous entrons ensuite dans la nuit, moment à la fois redouté et privilégié. Au fur et à mesure que passe le temps, la route nous est abandonnée et nous y sommes comme des sentinelles ambulantes. Nuit magique sous un clair de pleine lune qui fait miroiter le Lot comme un immense serpent d’argent. Mais quel parcours ! Outre le vent presque toujours contraire, un relief impitoyable et un froid glacial ont finalement raison de deux équipiers sur cinq. L’un, complètement épuisé et incapable de s’alimenter, est abandonné dans le couloir d’un hôtel désert. L’autre, frigorifié, est déposé peu après dans un fournil de boulangerie... Les trois rescapés, les trois retraités du groupe, terminent leur promenade en touristes, fort marris bien sûr d’avoir perdu deux compagnons, mais éblouis par les beautés de la vallée de la Dordogne, de la cathédrale romano-byzantine de Souillac, du site de Rocamadour. Au terme, pas de tendinite, et un bon entraînement que je n’avais pas programmé. Avec 3000 km déjà engrangés depuis le début de l’année, il suffira désormais d’entretenir la forme, de faire quelques sorties avec le chargement, de me constituer des réserves et, surtout, de garder intacte mon envie de pédaler.
Plus que quatre semaines. J’envoie un courrier, avec mon parcours et quelques requêtes diététiques, à tous ceux qui seront mes hôtes d’une nuit. Ils sont une vingtaine, regroupés pour la plupart en Bretagne. La machine est maintenant bien en route et je vais bientôt compter les jours.
Des camarades du club s’étonnent de me voir partir seul. Pour certains ce n’est pas prudent, pour d’autres ce n’est pas gai. Je me contente de répondre que c’est ce que j’ai voulu. On verra bien à l’usage. Je ne pense pas que la solitude, toute relative d’ailleurs, me coûtera beaucoup. Ce qui me coûtera, bien évidemment, ce sera la séparation d’avec ‘ma maison’ : Claire, François et Sabine. Mais ils ont déjà tellement partagé mon projet qu’ils veulent presque autant que moi le voir aboutir.
Mon mécanicien cycliste m’a dit avoir eu il y a quelques jours la visite d’un Toulousain qui s’apprête, lui aussi, à faire le tour de France en solo avec départ au mois de mai. Je serais curieux de connaître cet homme, mais je ne voudrais surtout pas qu’il me propose un tour à deux. Crainte certainement non fondée : il a dû faire le même choix que moi. Et peut-être va-t-il tourner, lui, dans l’autre sens.
Pourquoi avoir choisi de tourner dans le sens des aiguilles d’une montre ? Ce fut , à vrai dire, un choix instinctif. A la réflexion, l’instinct me paraît raisonnable. Je pense avoir ainsi une meilleure chance d’exploiter à mon profit des vents dominants : vents du S.-O. pour remonter la façade Atlantique, vents d’Ouest pour la côte nord de la Bretagne, vents O. ou S.-O. pour remonter la Manche. Du Nord aux Alpes, je n’ai aucune idée des vents dominants. Il me faudrait ensuite un bon mistral pour descendre sur la Méditerranée et, pour revenir de Perpignan vers Toulouse, un bon vent d’autan... Voilà un schéma qui me conviendrait assez bien. L’autre raison qui m’a fait opter pour le départ par l’Ouest est de regrouper dans le premier tiers du tour l’essentiel de mes haltes familiales pour finir en solitaire. Le seul inconvénient de ce choix est que je me retrouverai sur la Côte d’Azur à la fin du mois de juin, à une époque où il fait déjà très chaud et où les routes risquent d’êre encombrées.
L’Union Cyclotourisme
Messages
1. Tout autour de la France à bicyclette (1), 1er juin, 08:34, par Bernard
Merci Jean pour ce très beau texte. Je n’étais pas encore à L’Union en 1995 mais quelques années plus tard, nous avons échangé sur ce Tour de France.
J’ai hâte de lire la suite.
2. Tout autour de la France à bicyclette (1), 1er juin, 09:05, par Luc Passera
Quel bonheur que de lire ce texte de Jean. Bien qu’étant largement son cadet, j’ai retrouvé le parfum des tours de France de l’après-guerre avec des patronymes qui fleuraient bon le terroir, des marques nationales et des maillots faisant réviser la géographie européenne. Quand on n’avait ni télé ni radio, c’était bien le vélociste du coin qui donnait les résultats du jour à la craie sur un tableau.
Merci Jean pour cette évocation dans un style de qualité. Le chiffre (1) accolé au titre me laisser à penser qu’il va y avoir une suite ! Le Tour au jour le jour. Je m’en réjouis.
Luc
3. Tout autour de la France à bicyclette (1), 1er juin, 22:13, par Ghislain
Un Bonheur !
J’ai d’abord parcouru l’article en diagonale sans savoir qui l’avait écrit mais quand j’ai vu la photo je me suis dit "Tiens une photo de Jean" !
Je me suis régalé à le lire attentivement.
Vivement la suite !
Ghislain.
4. Tout autour de la France à bicyclette (1), 2 juin, 16:35, par Carole
Magnifique ! on attend la suite avec impatience...
5. Tout autour de la France à bicyclette (1), 2 juin, 17:25, par Serge Maillard.
De beaux écrits pour ton tour de France.
Merci Jean.
6. Tout autour de la France à bicyclette (1), 2 juin, 18:13, par Adeline
Quel bonheur de se plonger dans ton passé Jean. Il m’arrive parfois de vouloir être plus vieille ....
7. Tout autour de la France à bicyclette (1), 3 juin, 16:10, par Nathalie
Merci Jean d’avoir partagé ce projet fou ! Tu as ouvert une vraie boîte de Pandore qui nous plonge entre autres dans la Bretagne de ton enfance, avec les pronostics que vous faisiez gamins sur les vainqueurs des courses du Tour, ou encore ces souvenirs très proustiens des crêpes de ta grand-mère - c’est beau et touchant de la faire revivre comme ça - jusqu’aux préparatifs matériels, physiques et humains de ton périple, une aventure que tu as voulu vivre seul et qui en même temps est tellement riche de partage. On n’est jamais vraiment seuls en fin de compte
Hâte de lire la suite !
1. Tout autour de la France à bicyclette (1), 3 juin, 19:49, par jean L’Hour
Merci à tous, à chacune, à chacun, pour vos si aimables messages. Ce Tour je le dois aussi au club et à toutes les amitiés que j’y ai trouvées et qui en font une véritable famille. Je vous embrasse.
jean
8. Tout autour de la France à bicyclette (1), 4 juin, 13:53, par Serge Gasson
Superbe récit, qui réveille nos rêves engloutis.
Mériterait largement une publication dans la revue "cyclotourisme"
vivement la suite.
9. Tout autour de la France à bicyclette (1), 5 juin, 07:52, par philippe Deveaux
Merci Jean pour ce très beau texte. Ça me ramène 10 ans en arrière...
Quand on part seul comme ça, les autres ne comprennent pas toujours le but et le sens du projet, mais nous oui.
Hâte de lire la suite.