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Tout autour de la France à bicyclette (2)
lundi 8 juin 2026, par
15 mai - 28 juin 1995
Jour J moins trois semaines
Le mauvais temps s’est installé sur la région toulousaine. J’en profite pour me reposer un peu et pour intégrer mentalement la pluie dans mon voyage. Il serait en effet étonnant que je ne la rencontre pas un jour ou l’autre. J’espère toutefois ne pas avoir à subir la même épreuve que mon ami du club... Si mes calculs sont bons, ma moyenne journalière sera de 123 km par jour. J’espère avoir assez de temps chaque jour pour flâner un peu dans les villes étapes, pour m’arrêter aussi là où le coeur me dit, pour humer l’air et la terre, pour faire corps en quelque sorte avec les régions traversées.
1er mai : le printemps est au rendez-vous pour cette fête du travail (pour ceux qui en ont !) et du muguet. C’est aussi la sortie du Club Cyclo de L’Union, toujours parfaitement organisée, avec une ‘ventrèche’ célèbre dans toutes les communes avoisinantes. Je revois pour la dernière fois tous les amis du Club avant le grand départ. Le président me demande si j’accepte de partir de la maison des sports, siège du Club, car je devrais avoir un petit accompagnement. C’est une attention qui me touche mais je souhaite en même temps beaucoup de discrétion. Tout est possible en effet et je n’aimerais pas, après avoir claironné mon départ, revenir deux jours après avec une jambe en bandoulière ou un vélo en miettes...
Au cours de cette journée, je glane encore quelques bons conseils :
• Avec un lourd chargement, ne pas hésiter à mouliner, à mettre une dent de moins à l’avant ou de plus à l’arrière, à user du petit plateau...
• Ne pas forcer la machine quand elle donne des signes de faiblesse. Demain ou après-demain elle marchera mieux et rattrapera le temps perdu. Ne pas s’inquiéter des ‘jours sans’. Se prendre en patience...
• Sur un parcours de cette longueur, manger beaucoup de fruits, faire des repas ‘normaux’. Ne pas se nourrir comme pour une épreuve d’un jour.
• Soigner le sommeil...
• Ne pas oublier que c’est surtout moralement que l’épreuve risque d’être dure.
• En dernier ressort, à moi de trouver le rythme et le régime qui me conviendront.
Je me dis que j’ai probablement beaucoup de choses à apprendre sur moi-même. Serai-je capable de résister à des journées et des semaines d’efforts ininterrompus ? Comment supporterai-je la solitude sur les côtes de la Manche ou le long de la vallée du Rhin quand la route me semblera interminable, quand la pluie tombera sans pitié, quand le vent soufflera du mauvais côté, quand tout cela me paraîtra futile, inutile ?... Voici que je me surprends à me faire peur à l’avance. Est-ce une manière d’exorciser les démons de la route, de surmonter une anxiété latente ? A vrai dire, j’ai totalement confiance que j’y arriverai, car je suis intimement convaincu que l’épreuve n’est pas si dure et je n’ai aucune raison ni physique ni morale de m’inquiéter.
Le temps s’est remis au beau et l’invitation à courir la campagne, à voir lever les semis de printemps, à courir ailleurs... se fait pressante. Le décor est en place et les deux semaines qui restent sont presque de trop.
Il faut encore élire un Président de la république, manger des pâtes, réceptionner mon nouvel ordinateur et y installer mes logiciels, participer à quelques réunions, préparer mon carnet de route, mes fiches journalières, mes cartes, mes listes d’adresses et de numéros de téléphone...
Les villages de France et les routes seront-ils là, présents au rendez-vous comme le promet la carte ? Je me demande si tel chemin ou tel hameau bien répertoriés sur mon plan ne vont pas tout d’un coup disparaître et me laisser tout seul sans autre repère que le soleil, s’il y en a... C’est magique, une carte. Je me rappelle l’instructeur qui, à l’armée, nous apprenait à lire les cartes d’état major. Il le faisait avec tant de compétence et de vie que nous avions vraiment l’impression de marcher dans les champs, de sauter les haies, de frapper à la porte des maisons...
Tour de France... Qu’est-ce que la France ? Ce visage familier aux contours harmonieux baigné de mers, bordé de montagnes, parcouru de rivières, traversé par les chemins de fer, parsemé de 1000 villes, de 35000 communes et de 500 000 hameaux ?... Oui, tout cela, mais aussi des accents, des langues, des générations, des idées, des siècles d’histoire, des souvenirs de guerres, de victoires, de défaites, des millions de morts sur les monuments aux morts, des cimetières militaires et des cimetières civils, des noms et des visages venus du monde entier.. Et tant d’autres choses encore : trois millions de chômeurs, des religions, des églises, des incroyants, des équipes de foot et de rugby, des climats, des partis et des syndicats, des braves gens et des salauds... De toute cette France-là il ne peut évidemment être question de faire le tour. Aux deux sens du terme, elle est incontournable : elle s’impose quand on s’y attend le moins et elle déborde toujours toutes les observations. Je m’efforcerai d’en saisir quelques signaux, de m’étonner de sa diversité et d’accueillir chaque jour toutes ses surprises. Mon but est bien de faire un tour de la France et non de l’avoir fait... Sans aucun doute, si j’y parviens, je serai heureux, comme Ulysse, de retrouver, après ce grand voyage, la paix de mon village..
J - 4
Après l’épreuve de l’élection présidentielle, qui n’a pas été favorable à mon champion, j’arrive au stade de l’ultime préparation. J’ai finalement opté de dépouiller mon vélo de course de sa selle et des ses pédales automatiques pour les installer sur mon VTC. Ayant oublié - je crois l’avoir su, mais c’était sans doute dans une autre vie ! - que les pédales se vissent et se dévissent à l’inverse l’une de l’autre, j’ai tapé avec fureur pour essayer de dévisser une pédale avant qu’un voisin, charitable et goguenard, ne me rappelle les rudiments de la bicyclette... Pour un cyclo qui vise le tour de France, ce n’est pas très brillant.
Claire, malgré l’appréhension qu’elle a de me voir partir tout seul, s’assure que je n’oublie rien. Elle me prépare la trousse de toilette, la trousse de pharmacie, les habits, les petits objets dont j’aurai besoin et qui, j’en suis sûr, me rappelleront aussi la maison.
Avec François j’ai fait une sortie de 95 km grandeur nature, c’est à dire avec tout mon chargement. Roulant contre le vent d’autan pendant une quarantaine de kilomètres, j’ai eu au début une petite appréhension. J’avais l’impression de ne pas avancer : 16, 17 km/h. Je ne voulais pas forcer, mais tout de même... La suite a été meilleure et, je crois, heureusement concluante. La tâche ne paraît pas surhumaine.
Au fur et à mesure que la date fatidique approche, les encouragements se succèdent. Une nièce et son mari m’ont envoyé un poster de leur fabrication sur le modèle d’une première de ‘L’Equipe’ avec, pour titre, « Jean L’Hour s’attaque à la Grande Boucle ». Très bien fait, très amusant et très gentil.
J - 1
Demain je serai parti. Les sacs sont prêts et, avec l’aide de Claire et de François, j’essaie d’éliminer encore, gramme par gramme, tout ce qui n’est pas indispensable. Je voudrais passer, tout compris, sous la barre des 100 kilos. J’en suis encore à 101,5 kg. Faut-il prendre des gants pour le froid ? 4 T-shirts ou 3 ? 5 maillots ou seulement 4 ?...
Le correspondant local de ‘La Dépêche du Midi’, qui est aussi un membre du club cycliste, veut faire un papier pour le journal. J’aurais préféré partir tranquille, seul avec François qui va m’accompagner toute la journée de lundi et sur la première partie de la deuxième étape. Mais tant pis, laissons faire.
Ces derniers jours le temps a été épouvantable : pluie, vent violent du sud-ouest, froid... Aujourd’hui je note une légère amélioration, mais il semble qu’une nouvelle perturbation approche la côte atlantique. Peter Blake a étrillé les Américains dans l’America Cup, un 5-0 sans appel. Il peut maintenant se reposer, lui ! J’ai, en ce qui me concerne, la chance d’être certain de remporter toutes les étapes de mon tour,... à la condition de les terminer !
La dernière soirée à L’Union est recueillie. Les voisins sont venus prendre l’apéritif et m’encourager. Avant de me coucher je contemple longuement mes livres et mon bureau...Non sans mal, je parviens à trouver le sommeil.
L’Union Cyclotourisme
Messages
1. Tout autour de la France à bicyclette (2), 8 juin, 15:11, par Bernard
Beaucoup d’interrogations avant le départ, des doutes puis l’espoir qui revient car la préparation a été sérieuse.
Tout cela fait partie du projet et tu as eu le plaisir de partager ce dernier avec tes proches, Claire, François, Sabine, ta famille, tes voisins et amis🙂.