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Tout autour de la France à bicyclette (4)

lundi 22 juin 2026, par Jean L’Hour

15 mai - 28 juin 1995

20 mai Le Verdon - La Rochelle 86 km

Le magret était bon, excellent même, mais réticent à se faire oublier... Je me lève de bonne heure en me disant que l’exercice matinal remettra tout en place. La température est très fraîche. Tous les matins j’attends l’été mais sans doute devrai-je attendre jusqu’à la nouvelle lune, dans neuf jours... Arrivé très tôt à la Pointe de Grave, j’assiste aux manoeuvres du ‘feriboite’. Un matelot assez âgé tire sur le quai des cordages mouillés qui me semblent peser des tonnes. Il me dit que l’hiver c’est un supplice. Je le crois volontiers, car cette pointe à l’extrémité de la Gironde s’offre à tous les vents.

Il y a peu de monde sur le bac et je n’ai évidemment pas de peine à garer mon vélo. Je le surveille du coin de l’oeil pour le cas où le roulis compromettrait son équilibre. La Gironde est calme. Ses eaux sont brunes et je pense qu’il y a peut-être là quelques gouttes de La Malède qui, par Bouigane, Lez, Salat et Garonne interposées, viennent me faire un petit salut. La traversée dure une demi-heure. A Royan, je tourne dans la ville en quête d’un bar ouvert. La ville est propre, très propre, mais silencieuse et vide comme une ville morte.
Faisant l’impasse sur la presqu’île de la Coubre, je la traverse au plus court en direction de Rochefort. Le vilain vent du nord est au rendez-vous et m’accompagnera encore pendant toute la journée. Il ne m’empêche pas d’admirer les paysages et tout particulièrement les marais de la Seudre. Un castor plonge sous mon nez. Les camions ne paraissaient pas le déranger, mais dès qu’il m’a vu il s’est caché.

Aujourd’hui je n’ai pas la forme d’hier. Serais-je déjà en train de payer une petite semaine d’efforts. Je n’ai heureusement que 85 kilomètres à parcourir, mais je les trouve durs. A l’entrée de Rochefort je franchis mon premier grand pont, le viaduc de la Charente. L’entrée dans la ville est facilitée par une bonne piste cyclable qui me permet de relâcher un peu mon attention. Sur la plupart des routes, en effet, la circulation mobilise en attention beaucoup d’énergie et le moindre répit est toujours bien venu. J’aime rouler aux heures des repas, quand tous les chauffeurs s’arrêtent pour le sacro-saint déjeuner. Rochefort est une ville qui, par son ordonnancement, ses remparts et ses petites maisons, rappelle une autre époque, une autre manière de vivre. Son charme désuet ne me laisse pas insensible.

L’arrivée à La Rochelle est un cauchemar. Par inadvertance, je me suis engagé sur la rocade. Quand je m’aperçois de mon erreur, il est trop tard pour reculer et je me trouve contraint de rouler pendant 5 km sur cette voie infernale. Je trouve finalement une sortie et, presque sans l’avoir cherché, j’atterris au centre de la ville, Place de Verdun, où m’attend une chambre fort agréable.
Une douche me remet vite d’aplomb et me fait oublier les fatigues de la journée. Un soleil radieux a chassé la grisaille. Le port en est tout illuminé. Quelle effervescence ! C’est samedi et c’est aussi le jour de la grande ‘Cavalcade’, fête traditionnelle et costumée. Je me promène sur les quais en regardant danser les bateaux et je m’installe confortablement à une terrasse de café pour me désaltérer, écrire mes cartes et rédiger mon compte-rendu de la journée.

Je me couche de bonne heure car je m’interroge encore sur ma capacité à aligner six semaines de vélo à raison de 125 km par jour en moyenne. Je préfère donc me donner les moyens de faire face aux défis à venir, et le sommeil est sans doute le premier ingrédient à soigner. A peine en ai-je terminé avec l’étape du jour qu’il me faut déjà me préparer à celle du lendemain. J’espère que dans quelques jours je serai mieux à même de jauger mes capacités réelles au long cours et de doser mes efforts en conséquence. Pour le moment je reste très prudent, trop peut-être.

La forêt des Landes au nord de Mimizan
Marais à huitres au fond de l’anse de Marennes

21 mai La Rochelle - Givrand 118 km

Si la nuit a été mouvementée et bruyante à La Rochelle comme on me l’annonçait hier, je n’en ai rien su car j’ai dormi on ne peut mieux. Ce dimanche matin le ciel est bleu, le vent nul et la température fraîche : le temps idéal en somme pour une journée de vélo. Je décide de partir de très bonne heure pour ne pas arriver trop tard cet après-midi chez ma nièce Pascale. Je commence aujourd’hui ma tournée de la famille que je ne quitterai plus avant d’avoir atteint la point nord du Cotentin. Presque tous les soirs je serai accueilli par un frère, une soeur, un neveu ou une nièce.

Je quitte La Rochelle sur la pointe des pédales pour ne pas déranger la ville encore très endormie. Je m’aperçois qu’il est plus facile de sortir de la ville que d’y rentrer. Les rues sont vides de circulation, je me promène et sors rapidement de l’agglomération. Une brume légère traîne langoureusement sur les jeunes semis de maïs, les blés verts et les marais, comme si tout cet univers voulait rester bien à l’abri dans ses habits de nuit. A regret je dois laisser sur ma gauche la route qui mène au Pont et à l’Ile de Ré et je file droit vers le nord. Pour faire le tour de toutes les îles, presqu’îles et criques de France il m’aurait fallu au moins deux mois de plus. Une autre fois peut-être je m’offrirai le plaisir de rouler sur ce pont fameux, entre deux mers.

Je me contente aujourd’hui de longer les marais, nombreux ici, et très amusants. Aux bruits très divers qui parviennent à mes oreilles je sens qu’ils abritent une vie intense. Je ne sais malheureusement identifier que le croassement des crapauds. Des oiseaux de toutes couleurs et de toutes tailles font du rase-mottes sur les tourbières et les canaux. Un peu partout, comme en Camargue, des troupeaux de chevaux et de vaches animent le paysage. Un des rares habitants rencontrés ce matin m’explique que beaucoup de chevaux camarguais ont ici leurs quartiers d’hiver. J’aime m’arrêter de temps en temps pour tenter de me fondre dans le décor. A Puyravault j’oblique plein ouest en direction des Sables d’Olonne. Quel bonheur : il fait beau et le vent, qui a viré à l’est, me pousse. Je me laisse emporter. Doublé par une course cycliste, je m’attache aux basques d’un coureur attardé et, pendant deux kilomètres, il ne parvient pas, malgré ses efforts agacés, à me décrocher. Avec mon poids, mon vélo est une locomotive. Une fois lancé, sa force d’inertie est étonnante. Le jeune coureur se retourne plusieurs fois, visiblement énervé par ce vieux cyclo qui ne veut pas se laisser décramponner. Nos routes bifurquent bientôt et j’en suis fort aise car je n’aurais pas tenu ce rythme beaucoup plus longtemps.

A la différence de La Rochelle, Les Sables d’Olonne sont vides de promeneurs en ce dimanche de mai. Il est vrai que le fond de l’air est frais et n’incite pas à baguenauder sur le front de mer. Dans l’eau je ne vois que trois baigneurs : trois jeunes Africains. Je ne m’attarde pas. Par une jolie petite route traversant la forêt d’Olonne, je remonte la côte et j’arrive à Givrand. Pascale et Gilles sont surpris de me voir arriver si tôt. Leurs quatre enfants me font la fête. J’ai achevé aujourd’hui ma première semaine de route et, pour la première fois, je sens dans mon corps que ce tour est véritablement à ma portée. En repassant sur la carte le chemin parcouru, je m’étonne de la diversité des régions déjà traversées. Je m’aperçois aussi que je n’en ai vu qu’une toute petite partie. Je visite la France physique. Pour visiter les monuments il me faudrait tellement plus de temps. Il me faudrait aussi, surtout dans les villes, mettre chaque fois mon vélo en sécurité pour entrer dans une église, dans un château ou dans un musée. Mais c’est également un choix : je voulais surtout ‘toucher’ le corps de la France, sa terre, ses côtes, ses rivières...

22 mai Givrand - Pornichet 113 km

Drame au lever du jour ! A l’heure du départ, les petites Marion et Adeline n’étaient pas levées. Elles s’étaient pourtant juré de me voir partir. N’ayant pas le cœur de les réveiller, je m’en vais sans les embrasser. Malheur ! Au bout de 2 km une voiture me rattrape. Elles ont réquisitionné leur mère et sa voiture. Elles sont en pleurs et j’en suis tout ému. J’en profite pour les prendre en photo avec mon vélo et nous nous embrassons.
Le vent d’est me pousse ou me repousse selon l’orientation de ma course. Le temps est beau et, à 8 heures, je peux déjà enlever mes vêtements chauds. St Gilles Croix de Vie est un bijou de petit port à l’embouchure d’une rivière - la Vie - que remonte la marée. Aujourd’hui, c’est encore la journée des marais. Je les adore, tant ils sont vivants et reposants. J’aperçois ce matin des hérons cendrés qui me rappellent ceux de Castillon en Couserans un soir de septembre il y a quelques années. Claire aurait aimé...

A St Jean de Monts, après avoir admiré la vieille église du XVème absolument inclassable tant elle est originale, je file sur Beauvoir-sur-Mer en ‘oubliant’ Noirmoutier. Le pays de Retz me réserve quelques bonnes côtes bien pentues. Endormi par le charme du paysage et ma bonne forme, j’en oublie de m’alimenter. C’est la fringale. Je m’arrête et m’empresse de dévorer un des deux superbes sandwiches que m’a préparés Pascale. Pendant plusieurs kilomètres je me sens encore un peu mou. Mon genou gauche m’inquiète aussi un peu. Je le masse au Nifluril, redoutant tout d’un coup qu’il me lâche. Je ne ferais pas grand-chose sans lui... Et je pense à St Paul écrivant que chaque partie du corps a son rôle à jouer. Si l’un fait défaut, c’est tout le corps qui pâtit. Mes pensées vagabondent.. Je me dis aussi que si St Paul avait eu un vélo, il aurait parcouru la moitié de la terre ! Et je me dis que c’est miracle que tous les membres et organes du corps fonctionnent ensemble... J’en oublie mon genou et ma faiblesse d’un instant.

Avant St Brévin-les-Pins je vois tout à coup poindre les pylônes du pont de St Nazaire. Au fur et à mesure que je m’en approche je suis impressionné. Le vent est assez fort et je me demande comment je vais me comporter là-haut, à quelques 70 mètres au-dessus de l’eau. Finalement, le passage s’effectue sans peur et sans difficulté. Dans l’une des cales du port un grand paquebot est en construction. Jusqu’à présent, j’ai surtout vu la France agricole au travail et les préparatifs côtiers pour la saison touristique. St Nazaire est le premier grand chantier industriel sur ma route.

Après la Garonne, voici donc franchi le deuxième grand fleuve français. Bientôt ce sera l’Elorn, le grand fleuve du grand Landerneau, l’une des deux rivières de notre enfance, avec l’Aber Wrac’h, dont la source se perd dans les tourbières de Langazel à Ploudaniel. Avec José, mon frère aîné, et nos petits copains du bourg, nous y avons appris à nager, tandis que les filles restaient sagement à la maison, bien gardées par notre grand-mère... Justement, ce soir, tout à l’heure, je serai chez José et sa femme Hélène, à Pornichet.

De St Nazaire à Pornichet la route est fastidieuse et non sans risques car je ne parviens pas à éviter la voie rapide. Devant la porte de ‘Kergaélic’, Hélène, un tricot à la main, m’attend. Je suis en retard de 10’ sur son horaire. La soirée est douce, presque chaude. Je retrouve, le temps d’une promenade autour du port de plaisance, le plaisir de la station debout et de la marche à pied. J’ai l’impression que mes muscles s’assouplissent et l’épreuve quotidienne me laisse de plus en plus de temps et d’énergie pour penser à autre chose qu’au vélo. Comme au soir de toutes mes étapes bretonnes mes hôtes s’ingénient à me faire plaisir et à me restituer à la route dans la meilleure forme possible. Je suis cette fois leur champion et mon aventure est aussi un peu la leur.

Un moment de repos aux Sables d’Olonne
Marion et Adeline éplorées et enfin consolées

23 mai Pornichet - Baden 124 km

La « Promenade de l’Océan » reliant Pornichet, La Baule et Le Pouliguen s’avère idéale pour une mise en jambes. L’esplanade est calme et fraîche. La mer semble venir lécher doucement les pieds des dormeurs. Les employés municipaux font le ménage des rues. Demain, après-demain, tous les jours, ils devront recommencer. Tâche fastidieuse, comme celle des ménagères... Tout en roulant, mon esprit s’évade et je sombre quelques instants dans le scepticisme... A quoi sert tout le mal que se donnent les hommes sur la terre ? Après quoi courent-ils tout le temps et de toutes leurs forces ? Que fais-je moi-même sinon tourner en rond autour d’un petit pays qui s’appelle la France ? La vie a-t-elle un but, ou bien n’est-elle seulement qu’une certaine quantité d’énergie qui ne demande qu’à brûler et qui s’arrête quand la pile est usée ?... A toutes ces questions je n’ai pour le moment d’autre réponse que de pédaler.
La traversée du marais de La Grande Brière est décevante car la route passe en réalité loin des marais. La circulation devient vite assez dense et comme la route est un peu trop étroite à mon goût, je modifie une partie de mon itinéraire. J’évite ainsi La Roche Bernard et ses encombrements. Je passe la Vilaine plus en aval, au barrage entre Camoël et Arzal . Je transfère sur la presqu’île de Rhuys les kilomètres ainsi gagnés. L’étape est agréable et le vent, aujourd’hui encore, souffle dans le bon sens. Cela ne devrait pas durer car je vois, à mon altimètre, que la pression atmosphérique est en chute rapide.
L’entrée et la traversée de Vannes sont éprouvantes pour le cycliste... J’essaie d’échapper aux grandes routes, mais je tourne deux ou trois fois dans la ville avant de trouver l’issue. Au terme de mon voyage il faudra que je fasse un petit rapport au nouveau ministre des Transports en lui posant la question suivante : comment permettre aux cyclistes d’accéder à certaines grandes villes sans avoir à s’engager sur les rocades ou les routes à quatre voies ?

Avant de me rendre à Baden je vais faire une petite escale à la Pointe d’Arradon, en bordure du golfe du Morbihan. Ici, les baigneurs sont assez nombreux. L’eau est tentante, mais ce n’est pas recommandé pour le cycliste que je prétends être. Je reste un long moment à regarder les rochers, les vagues, les algues. Je reprends ensuite mon vélo pour les derniers kilomètres qui me séparent de Baden où m’attendent Franck, Danaï et le petit Gabriel dont les talents d’imitateur m’amusent beaucoup.

J’ai vu aujourd’hui beaucoup de calvaires et de statues érigés dans les villages à l’occasion des ‘missions’ qui ont fait fureur dans les campagnes au début du siècle. Ils ne dégagent aucune force spirituelle et sont généralement d’une laideur repoussante. Rien de commun avec les calvaires bretons du Finistère si riches de foi et d’humour.
Autre spectacle peu réjouissant : huit hommes dans un bistrot, sirotant du gros rouge. Une tournée, deux tournées, trois... Une femme les sert, sans un mot. De temps à autre, l’un grommelle, un grognement lui répond... Je pars, ils sont encore là, pour longtemps sans doute ! Quelle chape d’ennui ou de misère les plonge ainsi dans la tristesse ? Je pense à un clochard dans un café de Paris. Lui aussi buvait du rouge, mais il ne m’avait pas paru aussi triste que ces huit hommes. Il m’avait inspiré quelques lignes :
 
L’Escale
 
Il est entré tout droit dans l’antre du bistrot,
Vieil homme sans forme ni voix et les yeux embrumés,
Venant je ne sais d’où par le dernier métro,
Voyageur en escale dans le port des paumés.
 
Sur le bar en silence il a posé sa tête,
Vieux guerrier fatigué revenant de sa guerre,
Et jeté au garçon le produit de sa quête,
Misérable moisson de sa vie de galère.
 
Il contemple son verre et, d’un geste presque tendre,
Il l’entoure de ses mains et porte vers ses lèvres
Le gros rouge du bistrot qui ravive les cendres
Et offre à tous les gueux une lueur de rêve.
 
Plongeant sa lourde main dans son épais manteau,
Tel un fier capitaine debout seul à son bord,
Le vieil homme lève l’ancre et part dans son bateau
Sur sa mer de misère vers l’impossible port.
 
Les buveurs attablés soudain sont orphelins
Du visiteur parti emportant leurs voyages.
La porte s’est refermée sur leur morne destin
Et de l’homme dans leurs verres ils cherchent en vain l’image.

Port de St Gilles-Croix de Vie à marée basse

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