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Tout autour de la France à bicyclette (5)
dimanche 28 juin 2026, par
15 mai - 28 juin 1995
24 mai Baden - Quimperlé Rédené 104 km
Le jeune Gabriel m’accompagne jusqu’à la sortie de Baden. Le temps est maussade mais changeant et le paysage est pure merveille. Passant des bois de pins, avec ajoncs et genêts comme dans les Landes, aux bords de mer en franchissant de magnifiques petits estuaires comme celui de la rivière d’Auray avec son port de rêve de St Goustan, je me dirige vers La Trinité où quelques bons souvenirs m’obligent à m’arrêter. Bernard et Mady, nos Trinitains, ne sont pas là. Je leur fais une carte et m’équipe pour la pluie ou, plutôt, contre elle. La marée est montante, la pluie prend du corps, un bon crachin bien breton que j’aime à sentir sur le visage s’il ne dure pas trop longtemps.
Le Pont Lorois sur la rivière d’Etel me retient quelques instants. Je pense au Dr Bombard et au dramatique accident de son nouveau bateau de sauvetage envoyé par le fond sur la barre d’Etel. Il y a combien d’années ? 30 ans ? 40 ans ? Le brave docteur a failli ne jamais s’en remettre.
L’arrivée sur Lorient par Lanester et le pont du Bonhomme est très belle. Le soleil choisit ce moment pour faire son apparition. Il jouera ensuite à cache-cache jusqu’à la fin de la journée. Je prends tout mon temps car l’étape est courte et le paysage trop beau pour être consommé trop rapidement. Ce soir je serai chez Philippe, un autre de mes nombreux neveux et nièces. Comme il travaille et que les enfants ne sont pas encore en vacances, je n’ai aucune raison de me presser. Je découvre avec plaisir la route de côte qui va de Larmor au Pouldu et je suis surpris de voir, à quelques encablures de la plage, un fort - le Fort Bloqué - dont on peut se demander à quoi il a pu servir. A 3 km de l’arrivée deux jeunes filles sur un scooter s’arrêtent près de moi alors que je m’apprête à demander ma route dans une maison. Ce sont Anne-Charlotte et Marie-Alice, mes deux grandes petites-nièces, venues à ma rencontre. Elles pensaient très justement que j’aurais quelque peine à trouver leur repaire. Les deux petits frères m’attendent à la maison avec Marie-Catherine, leur mère, et mon tour semble les intéresser au plus haut point. Le plus petit est tout de même déçu car il s’attendait à voir toute la caravane et tous les coureurs du Tour de France ! Une fois de plus, ce sera une belle soirée. Mais que ces visites sont courtes. J’en suis un peu frustré et, j’imagine, mes hôtes aussi. Je ne fais que passer. Et pourtant, bien des fois, les conversations seront très denses, très personnelles.
25 mai Quimperlé - Douarnenez 104 km 900 m
A 6 heures du matin des trombes d’eau me réveillent. La météo va finir par avoir raison. La grande saucée est donc pour aujourd’hui. Mentalement je suis prêt et même presque content de pouvoir ainsi mettre à l’épreuve ma veste de goretex reçue hier chez Philippe. Mon neveu se fait du souci et calcule déjà le moyen de me rejoindre à mi-parcours, pour s’assurer que tout va bien. Au petit déjeuner j’ai la surprise de voir débouler le petit Hadrien qui pour rien au monde ne voudrait rater le départ de son héros du tour de France, même si ce n’est pas tout à fait le champion cycliste dont il avait rêvé. Une fois de plus, miracle : au moment du départ la pluie cesse de tomber et le bleu du ciel fait des trous de plus en plus grands dans le blanc des nuages.
Au bout de 15 km je réalise que mes habits de pluie n’ont plus rien à faire sur mon dos. Je les range. La journée sera somptueuse : Pont Aven, Concarneau et sa ville close que j’ai le plaisir de parcourir à bicyclette, Bénodet... Le vent est assez violent et les côtes nombreuses et sévères, mais c’est une journée de plaisir que je savoure sans me hâter. A Benodet, Philippe et le petit Hadrien m’attendent. Ils n’ont pas voulu m’abandonner et me tiennent compagnie pendant que je me restaure. De l’autre côté de la baie je vois la plage de Ste Marine... Il y a 26 ans je passais là de mémorables vacances avec toute ma famille après une absence de neuf années. Mon frère Pol m’avait prêté son vélo et cette reprise de contact avec la bicyclette avait été assez douloureuse. Les années ont passé, la famille s’est agrandie, une génération est partie, une autre a fait son entrée sur la scène de la vie...
De Concarneau à Pont L’Abbé je ne sais où donner de la tête tant il y a de choses à voir. Jamais je n’ai vu tant et de si beaux rhododendrons. Mauves, bleus, rouges, ils sont partout : dans les jardins, mais aussi dans les haies de campagne. La baie de l’Odet brille comme de l’acier sous les rayons tamisés du soleil. Les bateaux s’y détachent comme autant de joyaux blancs. J’admire au passage l’église de Landudec, belle réussite du 20ème siècle, ce qui est rare. Le volume intérieur, par son ampleur, sa rondeur et sa douceur, donne envie d’y habiter. L’église de Pouldergat étonne par ses mousses à fleurs mauves qui couvrent ses murs.
Sur cette route de crête qui coupe la presqu’île du Raz arrivent les senteurs et les couleurs marines. A chaque franchissement de colline - et il y en a beaucoup - le cycliste a l’impression de décoller dans le ciel, au-delà des mers, vers l’Amérique. Pas étonnant, c’est aujourd’hui jour de l’Ascension.
A Douarnenez m’attendent, au fond de l’impasse des Moineaux, mon jeune frère Pol et sa femme Yvette. Pol vit intensément mon aventure. Je crois qu’il aurait aimé la partager encore davantage. Nous bavardons longuement, évoquant nos souvenirs de vélo, nos passions pour les coursiers du Tour. Passe une ombre de nostalgie, mais aussi un éclair de tendresse sur les bonheurs de l’enfance. Nous faisons ensemble le tour du port en nous attardant auprès des pêcheurs de chinchards et de maquereaux. Le journal du jour relate les difficultés financières du musée de la mer inauguré il y a quelques années et qui s’était fait une belle réputation pour son activité de sauvetage et de restauration des vieux bateaux. Il serait bien triste de voir mourir ce rêve.
26 mai Douarnenez - Logonna 116 km 1224 m
Les quelques kilomètres entre Douarnenez et Locronan sont assez éprouvants. La forme est moyenne et le restera pendant les 2/3 de la journée. Est-ce le cumul des journées et des kilomètres ? Le temps est grincheux et, surtout, je sens le vent qui se lève.
La perspective de parcourir aujourd’hui la presqu’île de Crozon me réjouit. Dans mes souvenirs, cette petite région reste l’une des plus belles que je connaisse. Je ne serai pas déçu. Les landes basses aux fleurs mauves de la Pointe de Penhir sont féériques. La côte, heureusement, s’est bien gardée des constructions modernes qui affligent tant d’autres sites. Dans cette Basse Bretagne aux mille mystères il y a toujours aussi la surprise, au détour d’un chemin, d’une petite chapelle , d’une fontaine, d’une vieille maison qui se fondent tellement dans le paysage qu’on les croirait surgies du granit plutôt que bâties sur le sol.. La petite chapelle St Jean, à 2 km de St Nic, me retient un long moment. Seule au milieu des ajoncs, elle invite au repos, au recueillement.
Le dénivelé de l’étape me surprend. Les petites côtes très raides ne cessent de se succéder. Je savais la Bretagne très bossue, mais je ne l’avais jamais senti à ce point dans mes jambes. Du Fret toute la rade et la ville de Brest se découvrent. C’est toujours un éblouissement de voir cette immense rade avec ses innombrables incursions dans la côte. Le vent et l’odeur de la mer me font sentir très physiquement que je suis bien ici ‘chez moi’. A tel point que l’énergie finit par revenir au bout de 80 km. Les côtes, des raidillons de 500 à 800 m, ne me font plus peur et je les avale mieux que le matin. Un groupe de quelques cyclistes me suit à distance et je suis étonné de n’être pas rapidement doublé. Un des cyclistes se détache de son groupe et me rattrape. Nous roulons quelque temps ensemble. J’essaie d’engager la conversation, mais mon compagnon ne pense visiblement qu’à pédaler. Il finit par s’arrêter pour attendre ses camarades.
A la Pointe de Penhir je rencontre quatre Toulousains qui s’intéressent à mon périple. Jusqu’à présent, ce sont les seuls, avec un couple d’Anglais et un couple de Parisiens, qui m’accostent pour s’enquérir de mon aventure. Leur démarche m’encourage et je les prends en photo.
A Camaret, au Fret, dans la baie de Landévennec des bateaux de pêche et des navires de la Royale finissent leur existence, carcasses abandonnées aux poissons, aux algues, à la houle des marées. Après combien d’années et sur combien de mers ? Je pourrais rester ici des heures tant les lieux sont remplis d’émotion, de souvenirs, de mystères, tant la beauté y est évidente et sans apprêts. Je poursuis pourtant ma route et, contournant les estuaires de l’Aulne et du Faou, j’atteins mon port du soir. C’est Logonna Daoulas, petit bourg au fond d’une presqu’île qui s’avance dans la rade de Brest. Ma tante Renée est là. Mais Augustin, notre bel oncle, n’est plus et, ce soir, il me manque. Ce tour de la France est aussi un peu le sien, lui qui parcourait toutes les routes de Bretagne à bicyclette pour ‘contrôler’ les Docks de l’Ouest. Je suis heureux de revoir cousin et cousines que je n’avais pas vus depuis bien longtemps. Renée nous fait un ‘kig ha farz’ (far de blé noir et boeuf bouilli) : un régal. Jacques, marcheur infatigable, fait systématiquement depuis plusieurs années le tour des côtes de Bretagne. Il a un rêve : marcher de Douarnenez à Venise, avec un âne pour porter ses bagages. Mais il n’est pas certain qu’il aura le coeur de se séparer de son âne au terme du voyage !
27 mai Logonna - Plounéour-Trez 129 km 1150 m
La Bretagne arbore un front sévère en début de journée pour m’accueillir dans le Léon, le Saint des Saints de la Bretagne bretonnante. Le contournement de la baie de Daoulas, une autre rivière encore qui change de visage au gré des marées, me replonge dans un paysage depuis longtemps ancré dans ma mémoire.
A Plougastel Daoulas je passe un long moment à contempler les personnages du célèbre calvaire. Les scènes de la Nativité, de la fuite en Egypte (avec une planchette sous les pieds de la Vierge assise en amazone sur l’âne), de la Crucifixion (avec les personnages de clowns et de joueur de tambour) sont étonnants de vérité et d’humour.
Ja rate mon entrée dans Brest en prenant le nouveau pont sur l’Elorn alors que je voulais prendre le vieux pont Albert Louppe. Je remonte jusqu’à la Place de Strasbourg (nous disions ‘Citroën’) pour descendre les ‘Champs Elysées’, c’est à dire la Rue Jean Jaurès et la Rue de Siam. Remontant ensuite la longue rue de Recouvrance et de St Pierre, je me dis que ma mère devait la trouver bien plus longue encore pendant la guerre quand elle la parcourait à pied sous les bombardements.
Roulant plein Ouest vers la Pointe de St Mathieu, je prends le vent, assez violent, de plein fouet. A vrai dire, je n’en suis pas fâché : c’est le vent, mêlé d’embruns légers, de ma Bretagne. Il m’apporte les senteurs de goémon et les odeurs salées de la mer. De la Pointe au Conquet je longe la côte de près et je m’arrête à plusieurs reprises pour ne pas gaspiller ces instants magnifiques. Je remonte ensuite jusqu’à la Pointe de Corsen, le point le plus occidental de la France continentale. Une pancarte indique les distances jusqu’à Paris et Moscou. Pourquoi Moscou ? J’apprends ainsi que je suis à 3010 km du Kremlin. De l’autre côté, rien ne me sépare de l’Amérique. Une Amérique toute proche, et lointaine aussi. Le rêve et la réalité. Il me semble que le rêve est parfois sinon plus réel du moins plus vrai que la réalité. J’ai du mal à me détacher de cette mer et de ces côtes, lieu d’un combat et d’un jeu d’amour incessants. Se reposant toutes les 6 heures, l’eau et le granit repartent régulièrement à l’assaut l’une de l’autre, et ainsi depuis des millions d’années, et c’est ce qui a fait la dentelle de nos côtes.
Le passage des abers - Ildut, Benoît, Wrac’h - est d’une douceur extrême. Les routes hésitent et prennent tout leur temps et leur plaisir à circonscrire les obstacles avant de les franchir. A l’embouchure de l’Aber Benoît la petite île Garo me rappelle un vieil été où, gamin, je m’amusais, avec d’autres camarades, à faire surgir un lapin à chaque pas sur la lande. A Plouguerneau je vois au loin le phare de l’Ile Vierge qui semble défier la mer pour l’éternité, pour les marins signe indéfectible et rassurant de la présence d’autres hommes.
C’est ici que l’Atlantique disparaît pour faire place à la Manche. Je ne cherche plus, comme lorsque j’étais enfant, le mur d’eau que les deux mers étaient supposées faire surgir en se rencontrant. Les côtes sont plus basses, le sable est blanc et si fin, ce sont les grèves. Nous n’allions pas ‘à la plage’ mais ‘à la grève’. Guissény, Kerlouan, Brignogan, Plouneour-Trez, Kerrema, Amériques de mon enfance, ces lieux où Parisiens et gens riches venaient en vacances. Tous les ‘Parisiens’, bien sûr, étaient riches.
A Plounéour, c’est toute une colonie qui m’accueille. Edith, Brigitte, David et leurs familles ont, sous la houlette de Claude, metteur en scène, orchestré mon arrivée : fléchage des routes et envoi d’une voiture de reconnaissance pour ne pas être surpris. Je franchis le premier (!) la ligne d’arrivée de la treizième étape. Avant mon départ de Toulouse, Claude m’avait envoyé une première de L’Equipe de sa fabrication . Il y présentait le héros et ses ambitions de coureur du tour de France le plus long.
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Vaisseau de vieux voyages
Echoué au rivage,
Tu portes dans tes flancs
Mille rêves d’enfant.
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Te souviens-tu encore
D’avoir mené au port
Ou jeté dans les mers
Tant d’hommes et leurs chimères ?
28 mai Plounéour-Trez - Landerneau 75 km
Cette fois la pluie longtemps annoncée ne devrait pas manquer le rendez-vous. C’est même la tempête qui souffle pendant la nuit et j’ai quelque peine ce matin à quitter mon lit. Eh bien, non. Une fois de plus, comme c’est la tradition désormais en Bretagne, la pluie cesse avec le lever du jour.
Pour cette journée qui sera mon pèlerinage aux sources je me suis fait un programme particulièrement léger : 75 km seulement. Je commence par une promenade sur les côtes et les plages de Brignogan. Castel Régis, le petit port à marée basse avec sa flottille de canots et de légers voiliers accoudés de toute leur coque sur le sable mouillé dans l’attente de la marée montante, le Petit Nice, la plage des Chardons Bleus avec ses rochers léchés par les algues paresseuses et sur lesquels nous courions pieds nus, Chapelle Pol, lieu de méditations solitaires. L’émotion est presque trop forte. Quarante années se sont écoulées et je retrouve ces lieux tels qu’au premier jour, comme s’ils m’attendaient pour me dire que la jeunesse est toujours là, éternelle, indomptable.
Au Folgoët, grand lieu de pardon du haut Léon, se célèbre aujourd’hui une messe en breton avec une assistance galloise et bretonne. Sans crainte cette fois, car ici il ne peut rien m’arriver de fâcheux, je laisse mon vélo dehors, et je rentre dans l’église, l’âme remplie de tous les êtres chers avec qui je venais ici tous les 8 septembre au petit matin pour n’en repartir que le soir saoulé par la magnificence des costumes, des bannières et des processions.
A Ploudaniel je roule lentement, cherchant vainement le petit sentier qui nous menait de Ploudaniel au Folgoët par le moulin du Kerno. Sans m’y arrêter, je salue à Keranou la maison de ma naissance. Puis, lentement, je me dirige vers Kermaria, la maison de mon enfance, et je pousse la nostalgie jusqu’à photographier mon vélo appuyé contre la barrière. Au cimetière je me recueille sur la tombe familiale. Je rentre dans l’église. C’est l’heure de la messe dominicale. Durant ces 40 dernières années, l’église s’est progressivement vidée. Il ne reste plus aujourd’hui qu’une poignée de fidèles. Quelques têtes se retournent cherchant à identifier l’intrus vêtu comme un coureur cycliste. Personne ne me reconnaît. Je suis devenu un étranger dans mon propre pays... Quittant le cimetière et passant devant le monument aux morts, j’ai la curiosité de compter le nombre de soldats tués pendant la guerre de 14-18 : j’en dénombre 164 ! Pour une commune de moins de 3000 habitants, ce n’est pas une catastrophe, c’est un massacre. Je ne veux pas m’attarder trop longtemps en ces lieux. Ma vie est maintenant ailleurs. Les minutes passées là suffisent à me rappeler que je fus un enfant heureux dans une famille soudée par l’amour ... et par la pauvreté.
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La Route
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Au détour du chemin
Soudain l’âme s’arrête.
Est-ce le vol de l’oiseau
Ou bien le chant de l’eau ?
Est-ce le bruit de la fête
Ou l’odeur du matin ?
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Dévalant les années,
Surgissent les rivages
Des lointains océans
De mes patries d’antan,
Peuplés de vieux visages
Et de fleurs fanées.
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Est-ce le peuplier
Ou le rai de lumière,
Ou l’ombre du Bois Noir,
Ou la fraîcheur du soir,
Les appels de misère
Ou le cri du gravier ?
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Du sol mille fois foulé
Et du chemin usé,
Soudain dans le silence
Monte de mon enfance
Le regard familier
De l’ami oublié.
Traversant la campagne de ce coin du Léon je lis avec attention les noms des villages qui résonnent à mes oreilles comme autant de visages : Kerven, Pen Ar Ru, Pont Pol, Kervilon, Kergoff, Leuré, Ruat... Cette procession de lieux me mène insensiblement jusqu’à Brest, la grande ville du Léon qui reste pour moi un nom de guerre, de bombardements, de mort. Ici aussi, j’ai mes rendez-vous avec quelques pages douloureuses du passé. La fleuriste du cimetière de St Marc me reconnaît et sa conversation joyeuse me met du baume au coeur avant d’aller me recueillir sur la tombe de ma petite soeur.
Laissant Brest derrière moi, j’entame maintenant ma chevauchée vers l’est de la France. Longeant l’Elorn, j’arrive à Landerneau où je rencontre un groupe de cyclotouristes venus de la Cornouaille britannique. Ils adorent la Bretagne qui ressemble à leur pays mais avec des pentes moins sévères ! Ils cherchent un hôtel pour la nuit et je leur indique quelques adresses. Landerneau, lové au fond de l’Elorn, à l’endroit où le fleuve de mer devient rivière, c’est la ville de mon école maternelle et primaire jusqu’en juin 40. Je revois encore les courageux fusiliers marins mettant en position leur canon de 37 mm pour stopper l’avancée des Allemands et permettre aux soldats canadiens et anglais de s’embarquer à Brest. Quelques mois plus tôt, c’était le passage des Chasseurs Alpins campant sur le foirail dans l’attente de l’embarquement pour la Norvège. Puis ce furent les cortèges de réfugiés venus de Belgique, du Nord et des Ardennes...
La pluie se met à tomber au moment où je pose le pied devant la maison de ma soeur aînée. Marie-Louise et Gérard m’entourent de leurs prévenances. En débarquant ainsi chez eux, j’ai le sentiment de renouer avec de vieilles habitudes lorsque j’arrivais sans crier gare à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Ils ont aujourd’hui le même sourire tendre et amusé.
Je termine ce soir ma deuxième semaine de vélo et je commence véritablement à trouver le rythme de ma longue course... Avant de me coucher, j’ai une conversation très intense avec ma soeur sur le sens de la vie, sur la religion chrétienne, sur la foi. Je revois les personnages du calvaire de Plougastel : les uns moqueurs, les autres tristes, quelques uns endormis, d’autres excités, le Christ serein et mystérieux...
L’Union Cyclotourisme
Messages
1. Tout autour de la France à bicyclette (5), 29 juin, 09:14, par Bernard
Toujours aussi passionnant. Beaucoup d’émotion à la lecture de ce nouvel épisode, avec une très belle description de la Bretagne.
2. Tout autour de la France à bicyclette (5), 1er juillet, 08:27, par Luc Passera
Mélancolie, nostalgie, poésie, méditation, spiritualité …ces pages où le retour à l’enfance effleure à chaque ligne sont magnifiques. Elles ressurgissent grâce au vélo. C’est ça le cyclotourisme à l’ancienne ! Merci Jean.
Un souhait : ne serait-il pas possible de faire figurer une carte avec les parcours concernés ? Tout le monde n’est pas breton !