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Tout autour de la France à bicyclette (9)

lundi 27 juillet 2026, par Jean L’Hour

15 mai - 28 juin 1995

13 juin Sarrebourg - Benfeld 116 km 808 m

Il y a 30 jours que j’ai quitté Toulouse. Je n’ai pas connu une seule journée de grand beau temps. L’été ne sera pas encore pour aujourd’hui. A peine franchi le pont de la Sarre, je dois m’arrêter pour demander ma route. J’avise un monsieur bien mis qui descend sur le trottoir et je m’arrête,... oubliant une fois de plus de décrocher les pédales. Je tombe lourdement contre lui et mon bras heurte le trottoir. Ahuri, ce brave monsieur s’apprête à protester. Je me confonds en excuses tout en me frottant le bras et j’obtiens malgré tout mes explications. Cent mètres plus haut je fais une halte pour soigner à la pommade d’arnica ce bras qui me fait assez mal. Je ne me sens pas de très bonne humeur, d’autant moins que le ciel est encore bien triste ce matin.

Prenant la direction de Dabo et du Col de Valsberg, je retrouve rapidement l’allégresse de la route. La pente est assez douce et me laisse tout loisir pour admirer les forêts de sapins. Le col n’est pas très haut (652 m), mais je réalise soudain que c’est le premier col que je passe depuis les Pyrénées et qu’il y a bien longtemps que je ne suis pas monté aussi haut. J’ai pourtant déjà grimpé plus de 22000 mètres en 30 jours. Je les dois surtout aux montagnes russes de Bretagne et des Ardennes.

Au sommet, désirant me réchauffer et échapper quelques instants à la brume assez épaisse qui cache le paysage, je me laisse tenter par une hôtellerie de style rustique. Elle est très confortable et je m’y sens bien. L’endroit est calme et le personnel aux petits soins. Je fais le plein et m’en vais à regret.

La descente sur Wasselone, d’où je pense joindre la D41 qui conduit à Strasbourg, est glaciale. Quelques scieries assez spectaculaires me font un peu oublier le froid. Je passe un long moment à regarder travailler un manutentionnaire. Du siège de son énorme machine circulant sur rails il joue avec les troncs d’arbres comme moi avec un crayon. Il les prend et les place comme il veut avec une rapidité, une précision et une douceur qui me fascinent. A Wasselone je suis en Alsace. Les routes sont mouillées et j’ai l’impression de courir derrière la pluie. Je ne vais heureusement pas trop vite et je ne la rattraperai pas avant Strasbourg. De Wiwersheim, à une bonne douzaine de kilomètres de Strasbourg, je vois les tours de la cathédrale se dresser dans le prolongement de ma route.

C’est justement la cathédrale, et rien d’autre, que je veux aller voir. Il y a des pistes cyclables - il y en a même une qui porte le nom de Jean Robic ! -, elles sont bien faites, mais la signalisation est nettement insuffisante pour qui ne connaît pas la ville. J’arrive finalement Place Kléber, dans le centre ville. Prenant cette fois la précaution de libérer mes chaussures, je poursuis à pied en poussant mon vélo. Soudain, c’est l’éblouissement. Je croise une femme superbe, sans doute l’une des plus belles que j’aie jamais vues. J’en reste pantois. Quand je reprends mes esprits elle est déjà très loin. Je la suis aux mouvements de foule qui marquent son passage. Disparue. Il ne me reste maintenant qu’à aller contempler l’autre beauté de Strasbourg : la cathédrale. Je m’attarde longuement devant les scènes bibliques du tympan et de la façade. Je m’aperçois que la Bible est souvent violente et les sculpteurs du Moyen Age ont parfois laissé libre cours à leurs instincts sadiques. La scène de la création de la femme est une pure splendeur.

La sortie de Strasbourg est une véritable galère. Une piste cyclable est supposée me conduire jusqu’à la D468 qui longe le Rhin. Je ne sais comment je m’y prends, mais je tourne à n’en plus finir, passant deux fois dans l’enceinte d’un hôpital. Au bout de trois quarts d’heure d’errance aveugle, je trouve enfin la porte de sortie près du stade de La Meinau. Plobsheim, Gerstheim, Obenheim... La voie est libre et claire. La pluie se rappelle à mon bon souvenir par quelques averses brèves mais bien senties.

Ce soir, mon hôtesse est une dame de 88 ans. Elle doit mesurer 1m,50 et peser 35 kilos. Mais elle est d’une vitalité inouïe. Elle est intarissable sur l’Alsace, l’inculture patriotique et religieuse de la jeunesse alsacienne. Un plaisir ! Veuve avec 4 enfants en 1940, elle fuit l’Alsace avant l’arrivée des Allemands et n’y reviendra que pour la libération de Strasbourg. Ce soir, il ne faut pas trop songer à manger. La nourriture est toute spirituelle et patriotique. Avant de me coucher je me leste un peu l’estomac avec mes provisions de route.

Strasbourg
En ’grenouille’ au bord du Rhin
Scierie dans la descente du Col de Valsberg

14 juin Benfeld - Bâle 127 km

Nouveau départ sous la pluie. Mon hôtesse est encore couchée quand je quitte sa maison sur la pointe des pieds. Elle m’a prévenu que, ne s’endormant pas avant 2 ou 3 heures du matin, elle ne se lève pas avant 10 ou 11 heures. Je me rends d’abord à la poste où m’attend un petit colis envoyé par Claire. Un petit air de la maison qui me fait plaisir et me donne courage. Je fais ensuite quelques emplettes dans une grande surface, laissant mon vélo sous la garde d’une surveillante très obligeante. Avant de partir sous la pluie, je complète ma protection anti-pluie par des sacs de plastique sur mes chaussures. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Serrés sur la chaussure et noués à l’arrière, ces sacs sont parfaitement imperméables, à défaut d’être esthétiques.

J’avais pensé que cette journée serait particulièrement agréable et facile : une longue promenade le long du Rhin que j’allais longer sur 80 km. Le Rhin, je l’ai vu, pendant 5 km au début et, sur la fin, en le traversant. La D20 est, pour le cyclotouriste, un véritable ‘trompe-couillon’. Cette route, en effet, se trouve à 50 m du fleuve, lequel, bordé de rives surélevées, est totalement invisible. De plus, c’est une route très prisée des camionneurs qui croisent sans interruption entre les nombreuses usines installées sur les rives du Rhin et l’immense zone portuaire de Marckolsheim. Je n’ai jamais de ma vie embrassé du regard autant de voitures à la fois que sur ce parking perdu en pleine campagne.

A Chalampé je traverse le Rhin et me retrouve en Allemagne. Je m’en aperçois très vite en demandant des renseignements. Mon indicateur ne parle pas un mot d’anglais ni, bien entendu, de français ; en plus il est aveugle... ‘Danke schön... Auf Wiedersehen !...’ De Müllheim à Bâle le paysage est riant et la possibilité de rouler en toute tranquillité sur de bonnes pistes cyclables ajoute à mon plaisir. Comme en Belgique, les cyclistes sont ici beaucoup plus nombreux qu’en France. Plus j’approche de Bâle et plus leur nombre s’accroît. Dans la ville ils sont partout.

Bâle est une ville immense, industrielle, sombre, cosmopolite, allemande, et suisse. Après m’être promené sur les bords du Rhin et dans la vieille ville, je dîne dans un restaurant italien qui ne manque pas d’ambiance. Il y fait tellement chaud que, au bout d’une heure, ne me sentant pas très bien, je dois quitter les lieux précipitamment. La fraîcheur extérieure me rend mes esprits.

Mon tour de France prend tournure. Je compte ce soir près de 3 800 kilomètres. Les étapes de Vendée et de Bretagne me paraissent maintenant très éloignées. Demain, une nouvelle épreuve m’attend : les montagnes. Je crains de m’être dessiné des étapes un peu longues pour le Jura. Mais il est trop tôt pour s’en inquiéter et trop tard pour y remédier. Je n’aimerais pas modifier mon programme des jours prochains car, dans trois jours, j’ai rendez-vous à Grenoble. Ce soir, mon seul vrai problème est de trouver le bon itinéraire pour sortir de Bâle. Plus encore que les autres jours, il me faudra partir de bonne heure pour ne pas être paralysé par la circulation. Cette ville me fait un peu peur.

15 juin Bâle - Morteau 133 km 1680 m

Depuis bien longtemps je n’avais ressenti un tel plaisir à boire une bière bien fraîche à l’arrivée ! Vieille tradition de nos randonnées cyclistes dans les Pyrénées, les Alpes, les Dolomites, le Massif Central... Aujourd’hui, j’ai eu des moments de forte chaleur, au point que j’ai presque fini mon bidon d’eau, ce qui ne m’était encore jamais arrivé depuis Toulouse. Cette bière est un plaisir qui se déguste sans paroles...

Dès le départ de Bâle ce matin le soleil m’accompagnait. Ce n’était pas tout à fait l’été, mais on s’en approche. Définitivement aguerri par les Ardennes, je n’ai eu jusqu’à présent ni rhume, ni bronchite, ni tendinite, et la fraîcheur du matin ne me gêne pas. J’imaginais la sortie de Bâle, ce morceau de Suisse enserré entre l’Allemagne et la France, beaucoup plus compliquée qu’elle ne l’est en réalité. Dès la sortie de la ville je suis en France, à Hésingue. A Miécourt je retourne en Suisse romande pour une vingtaine de kilomètres. Cette langue suisse enfoncée dans le territoire français est un phénomène qui m’intrigue comme m’a intrigué la ‘presqu’île’ de Givet en territoire belge ou l’enclave de Llivia en Cerdagne. Ces accidents géographiques n’ont évidemment rien à voir avec la géographie et j’aimerais en connaître les raisons historiques. Résultats d’une bataille, de la présence d’un évêché ou caprices d’une aventure romanesque ?... Tout est possible. L’Histoire est faite de tant de petites histoires.

Un renard file sur la route devant moi avant de sauter dans le champ en contrebas. Je mets pied à terre. Le renard marque un temps d’arrêt puis démarre comme une fusée. Je ne vois plus bientôt que la queue du goupil qui marque son passage dans les jeunes plants de maïs. Est-il suisse, est-il français ?

Porrentruy - quel drôle de nom ! - est une ville fort mignonne sur les bords de l’Allaire au fond d’un bassin entouré de montagnes. Sur le coup de midi, je m’y arrête, le temps de me restaurer et de me reposer un peu. J’ai fait le plus facile. La sortie de la ville me rappelle les premières pentes du Tourmalet. Je monte pendant une bonne quinzaine de kilomètres jusqu’à Montancy qui est aussi le village frontière. Deux douaniers suisses m’attendent. Ils ont l’air si malheureux. Personne ne passe par cette petite route. Ils m’arrêtent, font le tour de mon vélo, regardent et tâtent mes sacoches... et se mettent à causer. Ils voulaient seulement parler et je leur raconte un peu ma petite aventure. Les douaniers suisses seront bientôt des pièces de musée en Europe. J’ai déjà vu plusieurs postes de frontière désertés. J’en suis ravi pour l’Europe. Manque tout de même le petit frisson d’un passage de frontière et le léger piment de l’interrogatoire : « Qu’avez-vous à déclarer ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ?... » C’est un monde qui passe.

A Montancy je repasse donc en France pour y rester, cette fois, jusqu’aux Pyrénées. Après une belle descente très aérée, je suis, à partir de Glère, le cours du Doubs. Cette rivière me trouble car je ne parviens pas à en saisir l’orientation curieuse. Il me faudra consulter un dictionnaire pour retracer son périple tortueux puisque, malgré une longueur de 430 km, il n’y a que 90 km de sa source à la Saône où il se jette. Au sortir de son escapade en Suisse, le Doubs coule ici dans une paisible vallée bordée sur sa rive droite par de hautes falaises rocheuses et, sur sa rive gauche , par de grasses prairies où paissent tranquillement les montbéliardes au son de leurs énormes clochettes.

De Maîche à Morteau je pédale dans les forêts de sapins et voici que, au loin, je distingue déjà quelques hauts sommets. Cette étape de moyenne montagne me faisait un peu peur. A tort. L’épreuve est rassurante. Je ne sens plus ces accès de fatigue qui, durant les deux premières semaines, m’obligeaient à faire une sieste en fin de journée. Je ne regrette pas d’avoir suivi les conseils de Bernard, ami de club : « Même si tu sens que tu peux tirer plus gros, n’hésite pas à mettre une dent de plus ». Peut-être suis-je en train de récolter les fruits de ma prudence.

Morteau, sise au fond de la vallée du Doubs, bien en amont de la portion précédente de la même rivière, évoque l’image d’une brave montbéliarde dans son pré. Les dimensions spacieuses, le petit air vieillot de l’hôtel de la Guimbarde et les allures vieille France de l’hôtelière incitent au repos et au calme. C’est exactement ce qu’il me faut.

Marckolsheim : voitures en attente de voyages
Bâle : pont sur le Rhin

16 juin Morteau - St Claude 120 km 748 m

Le bon brouillard du matin m’annonce une belle journée. Elle le sera en effet, froide mais belle. Très gentiment la patronne me sert le petit déjeuner avant l’heure et je peux ainsi partir dès 7 heures. Je suis tellement pressé de prendre la route que j’en oublie de rendre ma clef. Je m’en rends compte au bout de 20 km. J’arrête une voiture de gendarmerie - d’habitude c’est l’inverse - et, très aimables, les gendarmes acceptent de rapporter la clef à l’hôtel. Je dois toutefois décliner mon identité et présenter mes papiers.

La remontée du Doubs est magnifique. Dès que le brouillard se lève, au bout de quelques kilomètres, c’est un régal pour les yeux. Je m’attendais à une étape très accidentée. Il n’en est rien. Toute la journée je navigue entre 800 et 1000 mètres. Le défilé d’Entreroche est somptueux. Le Doubs, qui n’est ici qu’une rivière moyenne, coule, calme mais plein, en s’adossant à la base d’une ligne de hautes falaises calcaires. Les montbéliardes, somptueuses elles aussi, donnent un concert de cloches sur mon passage. Je fais une halte dans une grotte sanctuaire dédiée à ‘La Pitié de Marie’. J’y fais une prière pour tous ceux que j’aime. J’apprends que ce sanctuaire existait déjà du temps des Druides gaulois. Chaque année les automobilistes y viennent le 15 août y faire bénir leurs voitures ! La religion est toujours et partout la même... Si elle ne change pas les hommes, elle les rassure... parfois à tort. Le sujet m’occupe l’esprit pendant plusieurs kilomètres.

A Pontarlier, tout en faisant mes courses (un pain aux raisins, des fruits), je converse avec un jeune couple originaire de Dunkerque. Ils ont un peu le mal du pays. A la sortie de Pontarlier j’admire au passage l’imposant Château de Joux au sud de la ville. J’emprunte ensuite la D29 qui borde à l’ouest le lac de St Point. C’est un paysage de luxe pour les promeneurs. Ici, plus de camions, quelques voitures seulement, une route qui ondule sur les coteaux en surplomb du lac. Le calme des lieux est impressionnant. J’aperçois, une fois de plus, un héron cendré, et je pense à Claire. Curieux, cet oiseau qui semble à la fois familier du paysage et venu de si loin.

Je note le nom de La Chapelle des Bois. Ce nom évoque un vieux souvenir que je ne parviens pas à situer. J’ai fréquenté tant de Franc-Comtois que beaucoup de noms de villages ont des résonances connues.

La journée n’est pas fatigante et je n’hésite pas à m’arrêter toutes les fois que j’en éprouve le désir, et c’est souvent. Les haltes sur le bord de la route - je choisis toujours mon panorama - sont l’une des grandes joies de ce tour. Je m’arrête là où personne ne s’arrête, je suis seul avec la nature, les herbes, les fleurs des champs, les vaches, les cours d’eau, les collines et les vallons.

De Château des Prés jusqu’à St Claude, j’ai 12 km de descente sur une route peu fréquentée et lisse comme un billard. La pente est douce et je peux me laisser aller sans freiner. St Claude, sur les bords de la Bienne, un affluent de l’Ain, est en joie. C’est, paraît-il, le premier jour de soleil depuis de longues semaines. Au centre ville la fête foraine bat son plein et les rues frémissent. Après le rituel quotidien au soir de chaque étape, je ne résiste pas à l’envie d’aller faire une visite chez le célèbre pipier Lacroix... et j’en sors avec une nouvelle pipe. Ce sera le souvenir de mon tour.

Passé aujourd’hui le cap des 4000 kilomètres, avec seulement 180 de plus que prévu. Cela me fait une moyenne de 126 km par jour. Et, sur la route, j’ai pourtant l’impression de rouler très lentement puisque, arrêts compris, je ne dépasse pas les 15 km/h. Point n’est besoin d’aller vite pour aller loin. Il suffit de persévérer, de recommencer sans cesse les mêmes coups de pédales.

Le Lac de St Pont
A la sortie de Pontalier : le châteaux de Joux

17 juin St Claude - Aix-Les-Bains 129 km 1544 m

Il est là, il se montre, il chauffe... Il va chauffer, ce bon vieux soleil tant espéré. Pour le moment, à 8 h, il fait encore frais à St Claude. J’entame avec ardeur la longue montée de 20 km qui mène à Septmoncel, Lajoux et Mijoux, au départ du Col de la Faucille. Je n’ai pas prévu d’escalader ce col et je regrette bien de passer aussi près d’un col célèbre et au nom si évocateur sans en faire l’ascension. Mon choix a été commandé par la suite de l’étape. La vallée de la Valserine est infiniment plus tentante, sur la carte du moins, que les plaines très urbanisées qui longent la frontière suisse. Je reste donc fidèle au programme que je me suis fixé. La longue montée à la sortie de St Claude restera pour moi l’un des grands moments d’allégresse cyclopédique de ce tour. C’est samedi matin, la gent travailleuse se repose encore et n’encombre pas les routes. Je monte tranquillement entre les collines boisées, les précipices qui cachent leur méchanceté sous un manteau de verdure, les falaises torturées qui, tel le ‘Chapeau de Gendarme’, témoignent d’une activité explosive il y a quelques millions d’années.

Je monte aujourd’hui jusqu’à 1200 m. L’air y est excellent. Au fur et à mesure de mon avancée je rencontre de plus en plus de cyclistes, de marcheurs et aussi de motards. La beauté du jour et des lieux les rend visiblement heureux et disponibles à en juger par l’amabilité de leurs saluts. Avant de m’engager sur la longue route de la vallée de la Valserine où les villages ne sont pas légion, je m’arrête à Mijoux pour un bon casse-croûte de 10 heures. Puis je roule, je me promène. Par endroits la vallée est très profonde entre les hautes falaises calcaires à l’est et les ravins à l’ouest. Il m’arrive de ne pouvoir m’arrêter longtemps car j’ai le vertige. Il me suffit alors de reprendre le vélo pour que tout vertige disparaisse, même quand je frôle les bas-côtés.

Je vagabonde, l’esprit sautant d’un monde à un autre, visionnant une infinité d’images... Je ne me fais pas de cinéma. Il se déroule tout naturellement . J’y entre, j’en sors, et me voilà ailleurs, auprès d’autres visages. Je ne fais aucun effort pour discipliner mes pensées. Je les laisse papillonner où elles veulent. Aujourd’hui, c’est vacances. Je ne sens passer ni les heures ni les kilomètres. J’arrive à Bellegarde sur le coup de midi. Me voici dans l’Ain. J’essaie mentalement d’énumérer les départements traversés depuis le départ. Si je ne m’abuse, j’en suis au trentième. Je ne traîne guère dans la ville car j’ai hâte de retrouver la compagnie des champs et des bois.

Au sud de Bellegarde, je passe non loin du barrage de Génissiat, l’un des grands ouvrages des années 50. A l’est, je vois les premiers sommets enneigés des Alpes du nord. A Seyssel, je traverse le quatrième grand fleuve de France : le Rhône. Il me faudra le retraverser bien plus bas, quelque part en Camargue. A Seyssel, petite ville proprette fière de ses deux jolis ponts, les touristes du week-end prennent le soleil sur les terrasses.

Il ne me reste plus qu’à descendre vers Aix-Les-Bains et son lac. La chaussée n’est pas très bonne, mais le lac est superbe. Je le longe pendant une quinzaine de kilomètres. Tout d’un coup je vois arriver l’été sous la forme d’une belle cycliste en maillot de bain. Que les femmes sont belles quand elles sont belles !

Aix-Les-Bains respire les thermes : population âgée, pelouses entretenues comme des moquettes, bâtiments de pâtisserie du début du siècle et villas enfouies au fond d’épaisses verdures. Pour rejoindre la demeure de mes hôtes de ce soir, je me lance dans la montée du Revard. Avec l’élan je ne sais pas m’arrêter à temps et je monte beaucoup trop haut, mais aujourd’hui rien ne me coûte. Je trouve enfin la maison. Les hôtes sont absents. Ils m’en avaient averti. Je trouve la clef et j’occupe les lieux. Je m’installe à la terrasse qui domine le lac et fait face aux Monts de la Charvaz et du Chat. En me penchant je vois même l’aplomb du Massif de la Chartreuse avec lequel il me faudra faire plus ample connaissance demain.

Lajoux : paysage jurassien à 1000 mètres d’altitude
Entre St Laurent de Grandvaux et Châteaux des Prés

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