Accueil > Chroniques > Chroniques du passé > Tout autour de la France à bicyclette (10)
Tout autour de la France à bicyclette (10)
lundi 3 août 2026, par
15 mai - 28 juin 1995
18 juin Aix-Les-Bains - Grenoble 81 km 2060 m
J’ai passé de longues heures hier soir en compagnie de mes hôtes, que je ne connaissais pas, et qui sont devenus un peu des amis. Nous avons causé de mille sujets sans avoir le sentiment de combler des vides : politique, religion, vélo, montagne... Le tout sur fond de lac et de montagnes.
Au petit matin j’ai la surprise de constater que la pluie est encore là. Cela ne peut être qu’un combat d’arrière-garde. Sur les conseils de mon hôte je prends, pour rejoindre Chambéry, la route qui surplombe le lac. Dans les villages de Mouxy, Méry, les mairies sont ouvertes pour le deuxième tour des élections municipales... La grande inquiétude est de voir le Front National gagner encore du terrain.
Chambéry est très silencieuse quand je traverse la ville. Dès la sortie j’attaque les premières pentes du Col du Granier. C’est ma première véritable étape de montagne depuis les Pyrénées. Un doux crachin me caresse le visage. Alors que je salue une vieille dame se déplaçant péniblement sur le côté de la chaussée, elle me répond, avec du chagrin dans la voix : « Vous avez de la chance ! ». Je lui réponds : « Oui, c’est vrai, j’en ai conscience, c’est pour cela que je roule aussi pour les personnes comme vous... » Je pense à Maman, à tous les infirmes qui ne connaissent pas le bonheur simple de mouvoir leur corps, leurs membres au gré de leur volonté. Je n’ai vraiment pas le droit de me plaindre même quand le vélo fait mal.
Des dizaines, des centaines de cyclistes dévalent le col en sens inverse. J’en rencontrerai jusqu’au sommet du Cucheron. Je ne me lasse pas de les saluer. Etant donné ma vitesse de progression je ne risque pas de m’essouffler. La plupart me renvoient un petit geste d’amitié confraternelle. J’apprendrai qu’ils font aujourd’hui le Brevet des Cols de la Chartreuse. Quelques rares cyclistes montent dans le même sens que moi et me doublent sans ralentir, parfois même sans un salut. Il en est un, toutefois, qui reste à ma hauteur et m’accompagne pendant une vingtaine de minutes. Il s’enquiert de ma randonnée et, ce qui est assez rare chez les cyclistes, il se montre très modeste et discret sur ses propres exploits. Et pourtant, à son allure, je reconnais un excellent grimpeur. Ayant épuisé tous les sujets convenus dans ce type de rencontres, nous poursuivons chacun à notre rythme. Très vite il disparaît de ma vue.
Au sommet du Granier les cyclistes sont partout. Je m’arrête pour souffler un peu, enfiler un gilet et refaire le plein d’eau dans un bar. En sortant je trouve que ma sacoche a l’air bien plate. Sourde appréhension : m’aurait-on volé quelque chose durant ma brève absence ? En effet, je ne retrouve pas ma veste de goretex devenue si précieuse. Panique. Je me précipite vers un téléphone et appelle mes amis d’Aix. Non, ma veste n’est pas restée là-bas. C’est bien dommage, mais je ne vais tout de même pas gâcher le reste du voyage ni même le reste de la journée pour une veste volée ! Je l’ai déjà presque oubliée quand, refouillant un autre coin de mon sac, je la trouve là où je ne la mettais jamais.. Miracle et soulagement.
La montée du Cucheron, plus irrégulière et souvent plus pentue, est assez éprouvante. Tout en montant je me dis que , peut-être..., pourquoi pas..., on ne sait jamais..., je vais voir débouler Olivier et Brigitte, vieux compagnons de Thonon-Nice, de la Gergovie et de tant d’autres équipées pyrénéennes et toulousaines... A 150 mètres du sommet, je vois en effet arriver le maillot rose fluo d’Olivier. Je le reconnais instantanément à l’élégance de son allure. Embrassades, congratulations, un petit quart d’heure de repos et de ravitaillement à St Pierre de Chartreuse et nous repartons ensemble à l’assaut du Col de Porte. La compagnie d’Olivier me donne un regain d’énergie et, tout en montant, je lui raconte mon voyage. Au sommet du col, Brigitte nous attend. Sans trop nous attarder, nous plongeons ensemble sur Grenoble. En ce dimanche après-midi, maintenant bien ensoleillé, la circulation est assez dense et je redouble de précaution, évitant de laisser libre cours à l’euphorie qui m’a gagné depuis la rencontre de mes deux amis et à la pensée de l’étape de repos qui m’attend à Grenoble.
Ce repos est bien venu. Bien que je ne me sente pas très fatigué, je réalise que j’ai besoin de lever un peu le pied et de bien manger pendant 36 heures. J’ai dû perdre quelques kilos. Vérifications faites, il m’en manque en effet 6 sur mon capital de départ. Certains devaient être excédentaires et je leur dis volontiers adieu. Mais d’autres ne l’étaient pas et je dois veiller à ne plus rien perdre. Chonchon, la mère de François, y veillera. C’est elle qui m’accueille et chez elle je me sens un peu, beaucoup même, à la maison
Grenoble, sous le soleil, au pied des montagnes portant encore un léger chapeau de neige, est gaie et attrayante. Je m’y promène avec délices et, à un rythme très calme bien dosé par Chonchon, je me laisse conduire chez les frères et les soeurs de François. Les heures coulent, agréables, reposantes. Mais comme un bateau échoué sur la grève à marée basse, je ne demande qu’à repartir et j’attends la marée. Le temps n’est pas encore venu d’arrêter mon voyage et tout mon corps le sent.
20 juin Grenoble - Gap 106 km 1788 m
La reprise après une journée de repos engendre l’anxiété. Même les coureurs professionnels n’y échappent pas. Chonchon me regarde partir de sa fenêtre de la Place Saint André, Vivi est venue m’apporter quelques provisions de route et, avec Brigitte, elle pose pour une dernière photo. Pour la première fois, je démarre sans aucun vêtement chaud. Le soleil est là, et bien là. J’apprendrai ce soir que Grenoble aura été aujourd’hui la ville la plus chaude de France. Je le sens dès ce matin et je me dis qu’il vaudra mieux éviter les grosses chaleurs de l’après-midi.
La sortie de la ville, bien qu’assez longue, est sans histoire. Sur les conseils de François et de toute sa famille, j’ai soigneusement évité l’épouvantail de la Côte de Laffrey et emprunté la jolie route qui, par les bords du Drac, mène à La Mure. Le choix s’avère doublement judicieux. Plus facile que la première portion de la Route Napoléon, cette voie est superbe. Les villages - St Georges-de-Commiers, St Pierre-de-Commiers, ND -de-Commiers - se succèdent de sommet en sommet et leur charme me fait oublier, un peu, le relief tout de même assez sévère par endroits. Le barrage de Monteynard étale ses eaux vertes au fond de la vallée. L’à-pic est parfois vertigineux et je préfère, pour admirer les lieux, rouler lentement plutôt que m’arrêter.
Descendant pratiquement plein sud, je vois les montagnes qui s’éloignent derrière moi. Les Hautes Alpes présentent une végétation très différente de celle que je côtoyais il y a seulement quelques jours dans les Vosges et le Jura. Des plaques de neige traînent encore ici et là. Il n’y a pratiquement plus ni prés ni vaches. Mes fidèles compagnes que je retrouvais tous les matins avec une certaine familiarité m’ont cette fois abandonné. Une autre faune, moins sympathique, moins belle, moins rassurante, plus gênante, plus agaçante, m’escorte : des escadrilles de mouches. Sales bêtes. Comment se fait-il qu’une vache, même sale, est toujours propre alors qu’une mouche, même propre, est toujours sale ? Injustice naturelle !
Avant d’attaquer le Col Bayard (1246 m), j’aperçois un cycliste attablé à un café. Je ne résiste pas à l’invite et je m’arrête. Nous causons une demi-heure. Ce brave homme, un professeur d’une cinquantaine d’années, n’a pas le moral. Ses élèves ont quitté l’école avant la clôture de l’année et il s’interroge sur ce qu’il considère comme un échec professionnel. Plus grave encore : dans l’ascension du Col du Noyer, il a dû, par deux fois, mettre pied à terre. Il a du mal à accepter de ne plus avoir ses jambes de 30 ans. J’essaie de lui dire qu’il y a d’autres plaisirs que la performance, mais il n’est pas encore prêt à renoncer à ses ambitions de jeune...
Je m’étais laissé dire que le Col Bayard ne présentait pas de difficulté. Je le trouve, pour ma part, bien pentu et je peine quelque peu. Le souffle est court et mes sacoches ont doublé de poids. Baisse de forme ? Je me prends en patience et ralentis mon allure. Le moment n’est pas encore venu de puiser dans mes réserves. Il me reste une semaine de ‘travail’ et je ne tiens pas à rentrer épuisé. Le col, heureusement, n’est pas très long, et je n’ai plus ensuite qu’à me laisser glisser jusqu’à Gap.
Je m’arrête au premier hôtel de la ville. L’hôtelier est un habitué des cyclistes et il est même persuadé m’avoir déjà vu chez lui. J’ai beau faire semblant de fouiller ma mémoire, je dois le détromper. Très aimable, il m’offre une bière. Il me fait raconter mon voyage et me promet de prendre le plus grand soin de mon vélo. C’est ainsi, sans doute, que derrière son comptoir il voyage avec ses clients.
Gap, aujourd’hui, c’est enfin le midi. Il fait beau, chaud, les hommes sont en short et les femmes ont revêtu des robes légères. Mes couleurs sombres commencent à détonner.
21 juin Gap - Castellane 134 km 960 m
La nuit a été très bruyante. Ma chambre, déjà peu confortable, donnait sur un rond-point où camions et voitures n’ont cessé de tourner avec débrayages, changements de vitesses, accélérations. M’étant couché de bonne heure, j’ai malgré tout réussi à capter quelques morceaux de sommeil. Pendant le petit déjeuner, je fais la conversation avec le père du patron, homme aussi sympathique que son fils.
Toujours sur les traces de Napoléon, mais en sens inverse, je descends plein sud vers Sisteron. Souffle un petit mistral qui me pousse gentiment sur une route assez plate longeant le cours de la Durance. Je me sens bien et, cette fois, je ne résiste pas à l’envie de faire chauffer un peu les manivelles. J’arrive de bonne heure devant la citadelle de Sisteron. C’est l’heure du marché, la ville est très animée. Je m’y arrête pour boire un ‘coca’. La serveuse me sert un ‘cola’, prétendant que c’est un ‘coca’. Nous vérifions. Elle a tort. Je ne suis pas content...
En poursuivant ma route le long de la Durance je suis doublé par un cycliste qui ne daigne pas répondre à mon salut. Cette fois non plus, je ne suis pas content. Je pique des deux fers et j’ai vite fait de rattraper mon bonhomme. Montant à sa hauteur, je lui adresse un nouveau bonjour très poli et je file sans ralentir. Dieu merci, l’embranchement que je dois bientôt prendre sur ma droite n’est pas éloigné. J’espère que mon compère ne tournera pas derrière moi et que je pourrai bientôt reprendre ma vitesse de croisière ! C’est heureusement ce qui arrive.
A hauteur de L’Escale je quitte la Durance pour remonter le cours de la Bléone vers l’est. Les Alpes du Sud, dénudées, surplombent la large vallée où la rivière n’occupe qu’une portion congrue de son immense lit. Quand le lit se remplit, et cela doit bien arriver, le spectacle doit être assez effrayant. Au lieu-dit ‘Les Grillons’, je déguste deux délicieuses pêches provençales et je prends un raccourci qui, évitant Digne, me fait gagner une bonne quinzaine de kilomètres. Je monte maintenant très doucement le long de l’Asse vers Barrême. C’est décidé, je ne m’y arrêterai pas ce soir comme je l’avais prévu dans mon programme. Un regard rapide sur ce village un peu écarté de la route ne m’incite d’ailleurs pas à y faire ne serait-ce qu’un détour. Mon objectif sera Castellane, 24 km plus loin, après le Col des Lèques. Le nom sonne bien et mérite certainement qu’on y regarde de plus près.
La grimpette de la Clue de Taulanne et du Col des Lèques est plus sévère que je ne m’y attendais, mais le paysage est d’une beauté incandescente et fait de l’ascension une partie de plaisir. La descente est rapide... J’ai à peine le temps d’admirer et de photographier l’énorme roc, surplombé d’une église et dominant Castellane là-bas tout en bas, que mon frein avant me lâche. Je termine la descente sans prendre de risque. Arrivé en bas, je cherche un ‘vélociste’, espèce de plus en plus rare.. Effectivement, il n’y en a pas. Je trouve enfin un câble de frein chez un droguiste et une clef de 10 dans un garage. Très aimable, le garagiste ne cache pas sa surprise et presque son indignation à la vue d’un cyclo qui fait le tour de France sans une clef de 10 dans ses sacoches ! Il a raison.
Depuis deux jours, il n’y a plus de campagne, plus de prés, plus de vaches, pas encore de vignes. Les moutons sont partis plus haut dans les alpages. C’est le désert agricole. Je ne vois d’ailleurs ni dépôts de coopératives, ni machines agricoles, ni paysans. Il n’y a pas, non plus, d’usines. Il n’y a que des pierres et des lits de rivières souvent sans rivières... Curieux pays. Mais c’est si beau. Les touristes commencent à affluer, les Gorges du Verdon ne sont pas loin, et Castellane ressemble à une ville occupée. Les Hollandais y sont très nombreux.
En ce premier jour de l’été, fête de la musique, la soirée s’annonce bruyante. L’hôtelière m’offre une chambre un peu à l’écart. La pizzeria où je dîne donne déjà le ton. Les serveurs, habillés en voyageurs de Katmandu, font les clowns et parlent d’amour, de fraternité, de Dieu... en présentant les menus. C’est très drôle. Je ne vais toutefois pas m’attarder car je dois récupérer un peu de la nuit passée. Je m’endors en pensant tout à coup que, si tout va bien, dans une semaine je serai rentré...
22 juin Castellane - Mandelieu 115 km 1064 m
Sales mouches... Si l’eau ne pense qu’à mouiller, les mouches, elles, ne pensent qu’à venir vous sucer la moindre goutte de transpiration, de préférence dans les montées, quand ça ne va pas trop vite et où tout geste de la main vous pompe un peu d’énergie. Elles ne vous lâchent pas d’une patte.. Où sont mes vaches parties ?
Le départ de Castellane est nerveux et me force à me mettre rapidement dans le rythme. Tandis que je fais l’ascension du Col de Luens (1054 m), la cité de Castellane disparaît un peu plus à chaque lacet. Je n’en vois plus bientôt que l’énorme rocher. Au bout d’une vingtaine de kilomètres je quitte la Route Napoléon pour prendre la D2 qui navigue à 1000 mètres sur les pentes de Haute Provence. C’est une route merveilleuse sans voitures ni camions, dans un décor provençal à la fois très beau et très austère. Les géologues, ici, doivent être à la fête tant les plissements de terrain sont marqués de violence. Par endroits, des amas de gravats argileux sont littéralement pris en sandwich entre des plaques calcaires au prix de torsions presque douloureuses.
A hauteur de Thorenc j’ai un souvenir ému pour tous les amis tuberculeux venus ici se soigner. Je pense particulièrement à Jean Cadour (tué au Cambodge par les Khmers Rouges) et à Aimé Limbour (mort au Japon d’une crise cardiaque). L’endroit, très désertique, est d’une beauté minérale. Sous le soleil c’est supportable, mais j’imagine, à tort je l’espère, l’angoisse que pouvait engendrer un tel site en plein hiver ou dans l’orage sur des personnes déjà angoissées par la maladie. A 20 ans la solitude ici devait être bien dure.
La route qui descend sur Gréolières est vertigineuse, plus encore que la descente du Giau vers Cortina d’Ampezzo. J’ose à peine regarder en bas quand je me force à m’arrêter, et je descends prudemment. Echaudé par la rupture de mon câble de frein, je ne fais qu’à moitié confiance à ma réparation. Je procède à une vérification et, possédant désormais une clef de 10, je ressers les écrous. Tout va bien.
A Gréolières, où j’envisageais de me restaurer, la patronne du bar-restaurant où je me pose n’apprécie pas que j’appuie mon vélo contre sa fontaine. Je la remercie de son accueil et m’en vais un peu plus loin manger une barre de céréales et boire mon eau tiède. A ta santé, François !
La longue montée menant au Col de Vence est subitement assombrie par un brouillard qui vient je ne sais d’où. Il me faudrait presque enfiler un vêtement chaud tant la température a chuté. Mais il ne sera pas dit que j’arriverai sur la Côte d’Azur sans soleil et sans chaleur. La descente, en effet, me rend vite mon soleil. Descente rapide, d’une minéralité presque sinistre, sans un animal à l’horizon pour ‘humaniser’ le paysage. Une fois de plus, c’est presque une obsession, j’ai la nostalgie des vaches, cet animal si éloigné de tous les extrêmes.
Vence, Saint Paul, Cagnes-sur-Mer, Antibes. Enfin la mer ! Je l’avais quittée en Belgique et il me tardait de la revoir. Ce n’est plus la blanche Manche, c’est la Grande Bleue, mais c’est toujours la mer avec ses infinies perspectives. Voir la mer, c’est déjà arriver, mais c’est aussi partir, c’est déboucher hors des contraintes du sol et de la pierre, hors des limites d’un horizon barré de montagnes, de collines ou de constructions, et c’est en même temps lever l’ancre vers tous les lieux possibles... La terre est le monde des projets, la mer celui des rêves, l’appel des sirènes.
Je suis rassuré de constater que les vacanciers ne sont pas encore arrivés. A Cannes, je parcours nonchalamment la Croisette, me rappelant un repas avec Suri Sehgal dans un hôtel luxueux et un autre, plus intime, avec M. Monod. Aujourd’hui, je ne veux pas perdre la petite avance prise hier et je décide de poursuivre jusqu’à Mandelieu. J’y trouve un petit hôtel fort sympathique juste au-dessus de la plage et d’une petite marina. Je décide d’aller prendre un bain mais, dans le hall de l’hôtel, la télévision retransmet le France-Angleterre de la coupe du monde de rugby. Oublié le bain, je redeviens un supporter de l’équipe de France. Bonheur : elle gagne, avec deux magnifiques essais.
23 juin Mandelieu - Six Fours 144 km 592 m
Surtout, ne pas compter les jours maintenant que le terme est en vue. Par moments, j’avoue que c’est tentant. Rentrer à la maison, retrouver ceux que j’aime et qui m’attendent... Le vieux cheval commence à sentir l’écurie. Je ne ressens pourtant aucune lassitude, ni physique ni morale, seulement une certaine hâte à la pensée des embrassades à venir.
J’appréhendais un peu les étapes méditerranéennes en raison de la chaleur et de la circulation sur les routes du littoral. Je craignais aussi que ces paysages ne me soient déjà trop connus et ne me réservent aucune surprise. C’était mal connaître les trésors de charmes que recèle cette région. La Côte d’Azur m’a enchanté comme si je la découvrais pour la première fois. Le trajet, ce matin, de Mandelieu-La Napoule à St Raphaël, est un enchantement permanent. Un léger crachin porté par le ‘vent d’Italie’ - le vent de la pluie, dit-on ici - tempère agréablement la chaleur que je sens déjà monter. Mon jeune et aimable hôtelier m’avait averti que la côte serait rude de Théoule-sur-Mer à Miramar. Il n’a pas dû faire beaucoup de vélo dans sa jeune existence ou alors, et pourquoi pas, ma forme du moment est éblouissante. C’est en effet une promenade de santé. Les cyclistes sont nombreux. La plupart ont l’âge de la retraite, celui de la liberté. En les regardant je dois me rendre à l’évidence que les couleurs et les dessins des tenues cyclistes sont rarement jolis. Souvent même ils sont franchement laids. Ils présentent au moins, et c’est l’essentiel, l’utilité d’être très visibles.
Un ‘ami cyclo’ reste à ma hauteur pendant une dizaine de minutes. Originaire d’Albi, il trouve que les cyclos autochtones ne sont généralement pas très avenants ni polis. Je lui laisse la responsabilité de ses propos, mais je ne suis pas loin de les partager sans les réserver aux cyclistes de la Côte. Je commence à comprendre qu’il faut soigneusement distinguer les ‘cyclos’ qui font du vélo pour le plaisir de la découverte et de la rencontre et les ‘cyclistes’ qui font du vélo pour la défonce, pour l’effort physique, pour la performance.
Tout en roulant je révise ma géographie. Je situe et distingue bien désormais les massifs de l’Estérel et des Maures. L’Estérel, entre La Napoule et Fréjus, est d’un ocre très sombre. Ce matin, il se perd la tête dans les nuages comme s’il voulait jouer à la grande montagne. Plus au sud, après Fréjus, les Maures sont couleur de brique provençale et couvertes de chênes-lièges. En traversant la partie sud des Maures, après Cogolin, je pense soudain aux incendies de forêts et j’essaie d’imaginer comment m’enfuir si je voyais du feu. Ce type d’angoisse m’a déjà saisi en traversant les forêts desséchées des Corbières. Dans les Ardennes on n’y pense pas...
Au sortir de Fréjus, où j’ai vu beaucoup de murs mais pas le bon..., une marchande de fruits refuse de se faire payer les trois pêches et les deux bananes que je lui achète. De Hyères à Toulon une suite de pistes cyclables assez bien dessinées me met à l’abri d’une circulation qui s’intensifie. Je n’ai aucune envie de poser mes bagages ce soir à Toulon, devenu depuis quelques jours un fief du Front National. Toulon, pourtant, m’est familier depuis mon enfance. Cette ville n’est-elle pas la rivale méditerranéenne de Brest et, d’une certaine manière, sa soeur ? Brest, Toulon, Cherbourg, des noms que nous entendions souvent de la bouche de notre mère.
Après avoir essuyé à Toulon un orage aussi bref que violent, je poursuis ma course jusqu’à Six-Fours, 20 km plus loin. Mon hôtel est en bordure de mer et, cette fois, je ne me prive pas d’une baignade. Si près de l’arrivée, elle ne saurait me faire du mal.
L’Union Cyclotourisme
Messages
1. Tout autour de la France à bicyclette (10), 4 août, 08:26, par Luc Passera
Toujours aussi passionnant le récit de Jean. Et si vrai quand il évoque le comportement de certains commerçants désagréables ou des « cyclistes » pas toujours aimables. Alors que d’autres sont si sympathiques. L’espèce humaine est très variée et même variable d’un jour à l’autre !