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Tout autour de la France à bicyclette (11)

mardi 11 août 2026, par Jean L’Hour

15 mai - 28 juin 1995

24 juin Six-Fours - Miramas 117 km 1304 m

Je n’avais pas encore rencontré un vrai mistral. C’est fait. En 50 km, depuis Marseille jusqu’à Miramas en passant par le côté est de l’étang de Berre, il a voulu me montrer sa force et ne m’a pas ménagé.

La journée avait très bien commencé - elle s’est d’ailleurs bien terminée - avec des cavalcades le long de la côte par Sanary, Bandol, La Ciotat, Cassis. Je n’imaginais pas qu’il fallait tant monter. Ce sera la surprise de la journée. Avec la mer toujours à portée du regard, tout n’est que plaisir. Au passage de La Ciotat, les grues du chantier naval sont immobiles. A quand la reprise économique dans cette ville ? La montée du Col de la Ginestre dans un paysage calcaire habillé de maigres plantes de garrigues, est délicieuse. Du sommet du col (365 m seulement), la vue sur Marseille est magnifique en ce matin d’été. Les cyclistes du samedi sont nombreux. En plongeant sur Marseille, j’en rencontre beaucoup qui semblent souffrir. A chacun son tour.

Je dévale sans me presser l’interminable avenue Michelet et je revois avec plaisir l’immeuble Le Corbusier où, il y a quelques années, j’avais fait escale avec Claire. Le bâtiment paraît bien vieillir. Avant de me rendre au Vieux Port, je décide de monter à Notre Dame de la Garde. Les personnes à qui je demande ma route, plutôt trois fois qu’une, regardent mes bagages avec un certain étonnement : « La côte est raide, vous savez !.. » Je m’en doute, mais rien ne saurait m’arrêter. ND de la Garde est un haut lieu pour les voyageurs, les marins, les missionnaires qui un jour ont quitté Marseille ou y sont revenus. J’ai une pensée spéciale pour Yvon et tous ceux qui, comme lui, sont partis un jour pour des aventures incertaines en Extrême Orient et n’en sont pas revenus. Je pense aussi aux amis des Missions Etrangères, aux ‘pieds-noirs’ atterrissant, désespérés, dans ‘leur’ pays qu’ils ne connaissaient pas et qui les reconnaissait mal, à tous les Maghrébins venus chercher fortune et découvrant, à leur arrivée, qu’il n’y a plus de Pays de Cocagne. Je pense à toutes ces femmes et tous ces hommes pour qui la statue de ND de la Garde fut le dernier ou le premier signe de joie ou de peine... Je suis donc très motivé pour monter là-haut. Une petite fille, courant devant moi avec son chien, me montre le chemin par des ruelles escarpées. J’arrive enfin au but. Ne pouvant laisser mon vélo sans surveillance dans un endroit aussi fréquenté, je ne puis rentrer dans la basilique. Je me contente de me recueillir à l’extérieur. Au bout d’un long moment je redescends, nostalgique, à pied. Je crains en effet que l’épreuve ne soit trop rude pour mes freins. J’ai la mauvaise surprise de voir un char d‘assaut baptisé ‘Jeanne d’Arc’ planté, canon vers la basilique, dans la Montée de l’Oratoire. Triste mariage, souvent rencontré au cours de ce voyage, du sabre et du goupillon.

Me promenant sur le Vieux Port, je cherche instinctivement le café de César... C’est bien celui-là, le ‘Café du Port’ sur le quai ouest, j’en suis sûr. L’important, c’est de le croire. Pas de trace, en revanche, du magasin ‘Voilure et Accastillage’ de Maître Panisse. Le ‘fériboîte’ d’Escartefigue, lui, est amarré et s’apprête à accueillir les touristes pour le Château d’If et les Iles de Lérins... Un marchand fort sympathique me vend un excellent sandwich et s’intéresse passionnément à mon aventure. J’ai posé mon vélo contre sa poubelle, la roue avant à un mètre des bords du quai. Il me vient soudain à l’idée que ce fidèle ami pourrait terminer sa carrière dans les eaux du Vieux Port... Il suffirait d’une poussette, presque d’une chiquenaude. J’en frissonne encore. En guise d’encouragement, mon bon monsieur m’offre le café tandis qu’il déguste, tout en le vantant, l’omelette à l’ailloli qu’il s’est préparée.

La sortie de Marseille par la N113 est une épreuve : mistral, chaleur, circulation.. Par moments je ressens les affres de La Rochelle et de Dunkerque et je dois me forcer au calme et à la patience. L’Etang de Berre est grand et il faut du temps pour en faire le tour en vélo, sans la compensation d’un paysage agréable. Enfin Miramas ! J’y trouve un hôtel accueillant et un petit bar où j’ai une longue conversation avec un petit groupe d’ouvriers maghrébins. Ils me parlent de tolérance, des valeurs de la vie, de fraternité. C’est vrai, nous sommes entre frères ce soir et c’est bien réconfortant.

Marseille : de Notre Dame de la grande vue sur la ville et les iles Pomègues et Ratonneau
Marseille : vue sur le vieux port et le port de la Joliette

25 juin Miramas - Agde 169 km 104 m

A Agde, j’ai déjà l’impression que Toulouse est à portée d’un coup de pédale. En prenant tout droit je pourrais faire le trajet en une journée. Mais il n’en est pas question. Je dois au moins frôler les frontières et redescendre vers l’Espagne jusqu’à Perpignan, puis m’offrir, avec le Puymorens, une dernière difficulté. C’est cela, les cyclos. Ils ont vraiment des p’tits vélos dans la tête. Ce matin, peu après Miramas, j’ai été rattrapé par un de ces allumés de la bicyclette. Il avait une superbe randonneuse à côté de laquelle mon VTC faisait quincaille de grande surface. Après avoir cheminé ensemble sur une route déserte et nous être raconté nos batailles passées, nous nous sommes quittés. Il fallait qu’il rentre avant midi car il avait promis à sa femme de préparer la salade et les vins pour un repas de famille. En entrant dans St Martin-de-Crau, surprise : mon bonhomme m’attend. Je m’arrête. « J’ai besoin de parler. Venez, je vous offre un café » , me dit-il. Voilà qu’une envie irrépressible de faire le tour de France le prend. Il veut des tuyaux sur l’équipement, le parcours, le rythme des étapes... C’est un vieux routier et je ne pense pas avoir grand-chose à lui apprendre. Il campe, fait sa popote, se pose dans la nature. Très sympathique dans sa modestie et sa passion juvénile (il a la cinquantaine passée), il me plaît . Il veut aussi partir seul, car il aime la solitude. Je lui promets de lui envoyer mon parcours quand je serai rentré à Toulouse. Au bout de quelques minutes je réalise que son véritable problème n’est pas d’ordre technique. Il ne sait pas comment annoncer son projet à sa femme et craint de rencontrer de la résistance. Sur ce sujet je ne suis d’aucune utilité. Je reconnais avec lui qu’un tel projet est plus un sacrifice pour ceux qui restent et attendent que pour celui qui s’en va. Je lui conseille seulement de préparer le terrain de loin, d’y revenir périodiquement, par petites touches, et un beau jour de décider la date de son départ. Je lui souhaite bonne chance et nous nous quittons avec un sentiment de complicité.

Alors que j’entre dans Arles, il me revient à l’esprit que je n’ai pas réglé ma note de téléphone à l’hôtel de Miramas. Je téléphone donc pour la demander en proposant d’envoyer un chèque le soir même. Mon hôtelier me répond : « Ne vous inquiétez pas, vous avez de la route à faire, c’est un cadeau de la maison... » Ces petits gestes sont presque émouvants.

A Arles je traverse le Grand Rhône et m’enfonce dans la Camargue. C’est un plaisir. Je passe entre les rizières, les canaux, les étangs, le Petit Rhône. Aigues-Mortes surprend toujours. Cette cité entourée de remparts d’opérette paraît hors du temps. Le souvenir de St Louis recevant ici la Croix de la Croisade en 1248, puis en juillet 1270 quelques mois seulement avant de mourir de la peste à Tunis, résonne bizarrement. Il n’y a plus de port ni de mer et les sept siècles qui nous séparent des croisades rendent peu pertinents nos jugements d’aujourd’hui. Salut donc à Louis IX qui n’était sans doute pas plus mauvais gouvernant que nos maîtres actuels...

Le Grau du Roi, la Grande Motte, Carnon, Palavas. Je dois jongler avec les routes que j’ai le droit de prendre, celles qui ne me paraissent pas très sûres, celles qui me font faire des kilomètres supplémentaires et celles qui me sont interdites. J’y arrive tant bien que mal et me trace une route finalement assez droite entre les flamants roses, les étangs, les baigneuses dénudées et les voitures toujours trop agressives. A Sète je fais la connaissance d’un jeune couple d’Espagnols en partance pour la Roumanie. Ils campent. J’en ai presque honte, moi qui atterris tous les soirs dans une chambre d’hôtel, de parent ou d’ami. L’avantage de ma formule est que je ne vis pas dans ma bulle et que je rencontre des gens tous les jours. Cette bonne raison me rassure. Sans nul doute, camper m’eût coûté moins cher, alors que, selon des calculs provisoires, mon voyage me revient à environ 400 francs par jour. Je me suis offert un beau cadeau !

Au passage de Sète j’ai évidemment une pensée pour Georges Brassens et Paul Valéry. Le soleil est encore très haut et c’est sous une chaleur bien sentie que je parcours les 20 km de la route qui, entre la mer et le Bassin de Thau, mène à Agde. La vieille ville d’Agde est resplendissante et je me dirige sans hésitation vers le centre de la cité. J’y trouve sans difficulté une chambre dans un vieil hôtel en bordure de l’Hérault. Le soir, au restaurant, une dame bien mise fait la moue quand, pourtant loin d’elle, j’allume ma pipe...

Le grand Rhône à Arles
Canal du Rhône à Sète

26 juin Agde - Perpignan 113 km

J’ai de plus en plus de mal à rester dans le présent et à ne pas me transporter prématurément dans l’instant de mon retour à L’Union après 45 jours d‘absence, d’efforts, de fatigue parfois, de joies souvent et, toujours, de ce désir chaque jour renouvelé d’avancer, de regarder, d’ancrer dans ma mémoire les mille et une images de cette France merveilleuse...
A vrai dire, l’épreuve n’a pas été physiquement très dure, même si j’y ai laissé quelques kilos... Mais il est trop tôt encore pour faire le bilan. Il me reste à affronter quelques petites difficultés. Le Roussillon, que je traverse aujourd’hui, ne présente à mes yeux d’autre intérêt que la mer qui le borde et ses étangs. La région ne vit d’ailleurs que de ces deux atouts... et de quelques crus. Tout y est fait pour le touriste, et le touriste n’arrive que dans quelques jours. Comme dans les stations des Landes, je vais trouver des villages de vacances vides d’habitants, avec des papiers qui volent et des volets qui claquent sous le vent. C’est dans cet état d’esprit que je prends le départ ce matin. Une fois de plus je me serai trompé.

D’Agde à Narbonne je réussis à trouver des petites routes et de charmants petits villages : Portiragne, Sérignan, Vendres, où une petite marchande de fruits sur un petit marché raconte avec gourmandise à trois clientes le dernier scandale. Une fille du village vient de quitter son mari quatre jours seulement après son mariage. « Il y avait 70 invités au mariage... Si c’est pas une honte... A quoi pensent les jeunes ?... » La brave dame refuse que je lui paie mes deux pêches. Merci, Madame, pour les pêches, et pour l’histoire.

Hier soir, à Agde, j’ai longuement parlé avec le patron d’un bar (on pensera que je suis toujours au bar.. Mais où aller quand on n’a pas de maison, je vous le demande...). Son rêve à lui, c’est l’Amérique. Il veut absolument y partir. Là-bas, il fera fortune, c’est sûr. La Californie n’attend que lui, il lui suffira de débarquer. Nous échangeons nos images de l’Amérique autour d’un verre de bourbon, cadeau de ‘la maison’.

Cet après-midi, à l’approche de Perpignan, un cyclo me rattrape - on notera que les cyclos et cyclistes me rattrapent toujours, très rarement l’inverse - et offre de me guider pour l’entrée dans la ville. Il vient de visiter son beau-frère, vigneron à quelques kilomètres. Or, ce beau-frère est né à Lesneven, à 4 km de mon lieu de naissance. Mon compagnon déclare qu’il partirait bien, lui aussi, mais sa femme ne le laissera jamais s’en aller. Je ne suis pas du tout convaincu que ce soit la véritable raison. Mais qu’importe ? L’essentiel peut-être est d’avoir son petit rêve dans un coin de la tête.

Pour ma dernière nuit d’hôtel, je voudrais quelque chose de bien tout en restant dans des prix raisonnables ( pas plus de 200 francs). Je tourne longuement dans Perpignan et j’aboutis finalement à l’Hôtel Terminus, tout près de la gare comme de bien entendu. L’accueil est sympathique, mais l’hôtel est en travaux, la télé ne marche pas, je dois laisser mon vélo dans la cuisine et garder ma fenêtre fermée car le bruit de la rue est infernal. Raté ! Sauf pour une chose : l’hôtel sert les petits déjeuners à partir de 6 h 00 du matin. Je partirai de très bonne heure.

Villefranche de Conflent En montant vers Font Romeu
Arrivée à La Tour de Carol


 Mon ami François devant le chateau de Foix.
 Compagnon de la première et de la dernière étapes,
 compagnon d’entrainement et de multibles randonnées,
 présent à toutes les phases de réve et du projet,
 avec Claire et Sabine un fidéle supporter.

27 juin Perpignan - La Tour de Carol 112 km 1800m

Perpignan, ce matin à 6h 00, dormait. Mon hôtelier aussi. Il se mouvait comme un fantôme perdu dans le brouillard écossais. A tâtons il est parvenu toutefois à me servir un déjeuner bien frugal. Je pars, tout guilleret, vers l’ouest, vers les montagnes avec, en point de mire, le Canigou, dont la tête, comme à son habitude, est couronnée de nuages. Hier matin, en croisant au sud de Béziers, je voyais les pentes brumeuses des Cévennes. Ce matin, ce sont les pentes des Pyrénées. Je suis heureux de retrouver la montagne, convaincu que rien aujourd’hui ne pourra résister à mes deux roues. L’ascension vers Montlouis, Font Romeu et la Cerdagne est longue, mais j’ai tout mon temps et je laisse les kilomètres s’égrener les uns après les autres.

Mes pensées échappent à tout contrôle. Je pense aux 5000 km parcourus, à tout le pourtour du pays que j’ai physiquement ‘touché’, aux dernières heures du voyage, au temps qui fuit, à tout ce que je n’ai pas vu... Le sentiment qui domine est bien celui de la fuite du temps, des jours, des années. La vie, la mort... En attendant, je roule, je monte et j’arrive à Prades. Le temps menace mais ne perturbe pas l’animation sur la place du marché. Pour mettre ensemble pain, jambon et coca cola il me faut faire plusieurs boutiques. Si j’étais barman je me ferais un point d’honneur d’offrir aux randonneurs les meilleurs sandwiches du monde. Il les faut bien consistants, avec un pain de campagne pas trop léger, une bonne couche de beurre sur les deux faces, une belle tranche de jambon qui ne brille pas comme du plastique et une feuille de salade. Au lieu de cela, je ne trouve aujourd’hui qu’une baguette de carton et je n’ai pas de beurre du tout. Seul le jambon est acceptable.

A Villefranche-de-Conflent, village forteresse d’où l’on monte au Canigou, quelques marcheurs se reposent sur les bords de la rivière. Je passe sans m’arrêter car les premières gouttes de pluie font leur apparition. A Olette, c’est l’averse et je me réfugie dans un café. La suite de l’ascension est une belle promenade dans un défilé aux allures grandioses. Je vois soudain descendre, de l’autre côté de la vallée, le petit train jaune de Cerdagne. On dirait un jouet. Des militaires en exercice m’encouragent et saluent l’homme courageux que je suis supposé être. Ai-je donc l’air si vieux ? A Montlouis je prends la route de Saillagouse. Dans la longue descente qui mène à Bourg-Madame je bats, sur une chaussée aussi lisse qu’un billard, tous mes records de vitesse de ce tour. A 65,5 km/h je me sens obligé de freiner un peu en raison du poids de mes bagages.

A Puigcerda je fais une incursion rapide en Espagne. Les douaniers espagnols, totalement désoeuvrés, n’ont même plus un tampon pour mon cahier. Et c’est bientôt La Tour de Carol. Je suis attendu sur le bord de la route par notre voisin Roger qui prend une photo et me conduit à leur petite maison. Le dîner de Reine est royal. En compagnie de ces deux voisins de L’Union je vis cette veillée d’arme avec un peu d’émotion.

Messages

  • Jean n’est pas loin de la fin de son périple. Dans la livraison du jour j’ai relevé cette phrase car elle aurait été pu être mienne :
    "Mon compagnon déclare qu’il partirait bien, lui aussi, mais sa femme ne le laissera jamais s’en aller. Je ne suis pas du tout convaincu que ce soit la véritable raison. Mais qu’importe ? L’essentiel peut-être est d’avoir son petit rêve dans un coin de la tête."
    Comme tant d’autres j’ai eu ce petit rêve dans un coin de la tête. Celui-là ou un autre. Peu importe : l’essentiel est de rêver. Bien dit Jean !

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