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Tout autour de la France à bicyclette (12)
lundi 17 août 2026, par
15 mai - 28 juin 1995
Mercredi 28 juin 1995 La Tour-de-Carol - L’Union 185 km 924 m
A mon réveil l’émotion est déjà très forte. François m’a téléphoné hier soir. Il m’attend sur les pentes du Puymorens, non loin d’ici. Hier il est venu de L’Union et aujourd’hui il fera la route avec moi, soit 360 km en deux jours. Tout à l’heure je vais le retrouver. Il me faut partir de bonne heure car l’étape est longue et Claire - pourquoi ? mais je le devine - souhaite que nous arrivions vers les 6 h 00. Je quitte donc La Tour de Carol aux aurores. Je remonte le cours de la rivière Carol, affluent de l’Ariège, d’un côté puis de l’autre. Le ciel est très chargé mais Roger m’assure que je n’aurai pas de pluie dans la montée. Je vis intensément mes dernières pédalées solitaires et j’ai bien du mal à réaliser que j’arrive au terme de mon aventure. La route déserte invite au recueillement.
A Porté-Puymorens je rejoins François qui m’attendait patiemment sur le bord de la route en compagnie de Roger. C’est un grand moment, sans beaucoup de paroles. Je me rappelle, et lui aussi sans doute, le jour où nous sommes quittés sur les pentes du Col des Ares il y a déjà un mois et demi. Entre temps il s’est construit un atelier et j’ai parcouru 5000 kilomètres. François a dormi, plutôt mal, dans un dortoir de village de vacances et il n’est pas fâché de quitter les lieux. Roger nous laisse et nous nous élançons pour l’ascension des derniers 500 mètres du col. Là-haut il ne fait pas très chaud et la pluie est de plus en plus menaçante. Nous nous couvrons et c’est la descente vers Ax-Les-Thermes. Très vite il se met à pleuvoir et la vallée, très encaissée, en devient presque lugubre. Sur la route mouillée je suis prudent. Une glissade serait particulièrement mal venue aujourd’hui. La pluie est froide, glaciale même. Dans l’euphorie du dernier jour j’ai négligé de couvrir mes chaussures de sacs de plastique. J’ai bientôt les pieds trempés et je sens les doigts qui s’engourdissent. Quand nous arrivons à Ax-Les-Thermes, au bout de 32 km de descente, nous sommes frigorifiés. Nous nous précipitons dans un café pour avaler coup sur coup deux grandes tasses de chocolat au lait. Je vais ensuite me réchauffer les mains sous l’eau sulfureuse et chaude des thermes.
Le temps s’éclaircit et, progressivement, la chaleur revient. La descente sur Tarascon et Foix est une partie de plaisir. François caracole et je le suis à mon allure besogneuse de percheron. La vallée de la Lèze nous délivre d’une circulation automobile qui devenait encombrante et nous nous trouvons maintenant dans un univers de plus en plus familier. A Pailhès, je boucle la boucle et nous laissons sur notre gauche la route du Mas d’Azil prise il y a 45 jours. Le vent du nord-ouest contrarie un peu notre progression, mais je ne m’en soucie pas. Nous roulons la plupart du temps en silence, François voulant sans doute respecter mon besoin de solitude sur ces derniers kilomètres. Avançant plus rapidement que prévu, nous nous arrêtons longuement à deux reprises. De la Croix Falgarde à Toulouse la route est infernale, c’est l’heure de sortie des ‘travailleurs’, et je comprends que mes amis du club n’aient pas voulu se lancer sur ces chemins à ma rencontre.
Nous traversons la ville, remontons le Faubourg Bonnefoy... et c’est L’Union. En débouchant au Sablet, éblouissement. Ils sont tous là : Claire, Sabine, les voisins, des amis, une forte délégation du club. Un instant, je crois que je vais pleurer... mais ce serait trop bête. Je pose le pied à terre devant Claire, Sabine, les amis... Embrassades sans fin sous les banderoles d’accueil. Claire me pare d’une couronne de fleurs comme on en fait dans les îles des Tropiques, des voisins me remettent une coupe et le Président du club, au nom du maire, me remet la médaille de la ville. C’est bien trop d’honneur, mais cela fait très plaisir. Je suis ivre de joie : celle d’avoir réalisé ce que je voulais et celle, tout aussi forte, d’être rentré au bercail.
– Kilométrage total : 5 443 km
– Dénivelé total : 35 600 mètres
– Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beaux voyage,
– Ou comme cestuy-la, qui conquit la torsion,
– Et puis est retourné, plein d’usager et raison,
– Vivre entre ses parents la reste de son age !
ET MAINTENANT, QUE RESTE - T’IL ?...
Un rêve et une aventure partagés
Voilà, c’est fait. En regardant la carte, je ne puis m’empêcher de m’étonner qu’un petit vélo ait pu faire autant de kilomètres avec, pour seul moteur, un homme plus tout jeune, et cela sans fatigue excessive. Certes, j’ai eu de la chance puisque je n’ai eu ni rhume, ni maux de tête, ni douleurs à la selle, ni ennuis d’estomac, ni tendinites, à peine quelques picotements aux genoux les premières semaines. La mécanique a bien tenu avec, pour seuls incidents, une roue voilée sur une route cahoteuse des Côtes d’Armor et la rupture d’un câble de frein dans la descente du Col des Lèques. En 5 443 kilomètres, presque deux fois la distance de la Pointe de Corsen à Moscou, je n’ai pas crevé une seule fois. Sans doute m’étais-je bien entraîné, en évitant cependant toute fatigue et saturation prématurées. Il reste que j’ai eu un peu de chance. Mais ne dit-on pas que la chance sourit aux audacieux ?
Ma véritable chance était de porter en moi un vieux rêve et de le voir partagé par tant de parents et d’amis. Je l’ai nourri, ce rêve, je l’ai laissé venir à maturité et, un jour, j’ai décidé que le moment était venu d’en faire un projet et de partir. Je n’ai pas le sentiment d’avoir réalisé un exploit, tout au plus celui d’avoir accompli une épreuve d’endurance. Ma chance était aussi que ce rêve fût accepté et partagé. Il était déjà latent dans les images, les visages et les complicités de mon enfance et je n’ai donc pas été étonné que mes frères, mes soeurs et même ma mère, malgré ses craintes, se soient vite reconnus dans mon ‘tour de France’ et l’aient fait leur. Partagé, il l’a été par Claire, François et Sabine qui ont assisté de près et contribué à sa traduction en projet puis en programme, qui y ont cru dès le départ. Il y avait également la complicité de nombreux amis, cyclistes ou non, qui, je l’ai su plus tard, suivaient quotidiennement ma progression. Quand, au terme de cette petite aventure, je me demande ce que j’en ai retiré, je pense d’abord et sans hésitation aux 45 jours pendant lesquels j’ai voyagé dans la compagnie très proche et très affectueuse de tous les complices de mon rêve. C’est dire que ma solitude n’était que d’apparence. Toutes ces raisons font que, le tour une fois bouclé, je ne ressens aucune nostalgie, mais seulement une sensation de plénitude, d’accomplissement.
Des images plein la tête
Des images d’une France belle, variée, changeante, marquée par d’innombrables souffrances, souvent inquiète, toujours fascinante. Ce sont d’abord ses paysages, plus merveilleux les uns que les autres : les routes envoûtantes de la forêt landaise, la vie palpitante, à fleur de terre et d’eau, des marais vendéens, les rhododendrons somptueux du Finistère, Brignogan à marée basse, la rivière de Morlaix, la beauté solitaire des phares de la Vierge et de Barfleur, la perfection des murs de pierre de Basse Normandie, les falaises et les hêtres du Pays de Caux, la côte boulonnaise, les forêts majestueuses des Ardennes, la propreté des villages alsaciens, les plateaux du Jura avec leurs concerts de sonnailles, la vallée du Doubs, la nudité rocailleuse de Haute Provence, la Côte d’Azur au petit matin... Et j’en passe. Ce n’était d’ailleurs pas seulement de la géographie, mais aussi de l’histoire, histoire souvent douloureuse, avec tous ces cimetières militaires qui marquent en continu le paysage depuis la Manche jusqu’à la Moselle sur tout le pourtour du pays. Tombes de 70, cimetières de 14-18 et 39-45... Ce cimetière du carrefour de L’Espérance où sont enterrés plus de 500 ‘soldats inconnus’ et 280 petits soldats du Sud-Ouest tombés aux premiers jours de la guerre de 14...
Les brassages de ces cinquante dernières années ont, je le savais, considérablement modifié le caractère des régions françaises et homogénéisé quelque peu les modes de vie. Il n’en reste pas moins que, par le style des maisons, la disposition des fermes et des hameaux dans les campagnes, les accents, sans parler des particularités géographiques, il y a toujours un Pays Basque, une Bretagne, une Normandie, une Picardie, une Alsace... que l’on reconnaît instantanément. La France est habitée, et d’abord, si l’on excepte les régions à très forte dominante touristique et industrielle, par ceux-là même qui ont fait son histoire et lui ont donné ses visages.
Chaque jour j’assistais, sans me lasser, au théâtre des animaux : les oiseaux souvent invisibles et qui chantaient toujours, même sous la pluie, des renards, des biches, les chevaux auxquels je trouvais toujours un air un peu triste, les moutons et, surtout, les vaches. Je les retrouvais tous les matins avec le même plaisir. Elles avaient parfois changé de couleur durant la nuit, mais elles avaient toutes un air de famille, alors je leur donnais le bonjour de leurs cousines normandes ou belges... Jusqu’au moment où, au sortir du Jura, elles m’ont abandonné, estimant sans doute que l’industrie et la rocaille de la vallée de l’Isère et de la Provence n’étaient vraiment pas faites pour elles.... J’ai attendu l’Ariège pour les retrouver. Elles voulaient être là pour l’arrivée. J’ai encore dans les yeux cette prairie du Pays de Caux aussi verte qu’un pré irlandais avec une procession de vaches se dirigeant vers un château. Il était quatre heures de l’après-midi. On avait l’impression qu’elles allaient prendre le thé...
Je ne peux oublier non plus, hélas, toutes les villes du nord et de l’est dévastées par la crise, les villages, un peu partout, désertés par des paysans en déroute, les tours, inévitables peut-être, mais si menaçantes, des centrales nucléaires, les hordes de camions qui défoncent le macadam, font exploser les tympans et laissent derrière eux des traînées nauséabondes. Les grandes agglomérations m’ont parfois fait peur : St Nazaire, Le Havre, Dunkerque, Strasbourg, Bâle, Marseille... Et je n’ai pourtant traversé ni Paris ni Lyon... L’inhumanité de ces concentrations humaines est telle que la violence y est inévitable, et c’est miracle qu’il n’y en ait pas davantage.
Il y aurait encore mille choses à raconter. Qu’on se rassure cependant : la France est bien comme sur les cartes, j’ai vérifié, tout est en place, ...sauf les douaniers qui, mis à part les Suisses, ont abandonné leurs cabanes. Et elle est encore si belle !
Des regrets ? Des projets ?
Les regrets sont peu nombreux et mineurs. Ils concernent surtout quelques raccourcis que je ne ferais pas si j’avais à recommencer. Je ferais le tour d’au moins une île, l’Ile de Ré, par exemple, pour profiter de son pont, ou celle de Noirmoutier, je prendrais le temps d’aller jusqu’à la pointe du Raz, je ferais une incursion en Italie par le Col du Turini. Il m’aurait fallu, en somme, une petite semaine supplémentaire. En ce qui concerne le matériel, je n’aurais pas grand chose à changer, mais j’emporterais cette fois une clef de 10 et deux câbles de frein ! J’enverrais plus encore de cartes postales car, en dépit de toutes mes précautions, j’ai commis quelques oublis.
Pour l’essentiel je n’ai pas de regrets, il ne me reste qu’un immense plaisir devenu partie de moi-même. Outre les sentiments déjà évoqués, quelle sensation de bien-être que de sentir son corps en action pendant des centaines de kilomètres, entendre le macadam crisser sous les roues, toucher en permanence le sol, épouser toutes les fantaisies de la route, frôler les arbres, côtoyer les bêtes, le visage caressé, fouetté par le vent !... Se lever tous les matins avec la même envie de pédaler, de partir, avec pour seule contrainte celle de poursuivre mon rêve !... J’ai conscience de m’être offert un cadeau de luxe.
Ayant pris goût à l’escapade longue et solitaire, vais-je maintenant cultiver un nouveau rêve ? La question m’est parfois posée et j’y réponds, en utilisant un cliché bien connu, qu’elle n’est pas à l’ordre du jour. Je ne renonce pas aux rêves, mais il en est qui sont plus secrets et ce ne sont pas les moins beaux.
Un petit tour, et puis s’en va...
L’Union, 8 septembre 1995
L’Union Cyclotourisme
Messages
1. Tout autour de la France à bicyclette (12), 17 août, 10:22, par Serge Maillard.
Voilà, la boucle est bouclée...
Merci Jean pour ce très beau récit rempli d’humanité.
A bientot.
Serge M
1. Tout autour de la France à bicyclette (12), 17 août, 14:51, par Luc Passera
Un hymne au vélo, à la beauté changeante de nos « pays » et à l’humilité. Merci Jean.
2. Tout autour de la France à bicyclette (12), 17 août, 13:56
Fin de ce feuilleton estival. Très beau récit qui m’a permis de mieux te connaître encore.
Le tour de France est un rêve pour beaucoup de cyclos et certains le réalisent ! Que de souvenirs après une telle randonnée.
Merci encore. Bernard
3. Tout autour de la France à bicyclette (12), 17 août, 17:02, par Serge Gasson
Merci Jean pour ce beau feuilleton, bravo pour la narration croustillante et la part de rêve que tu nous as transmis.
Serge G